La taxe Google, symbole cache-misère

googleAprès Libé, via Laurent Joffrin, voici donc le Monde qui prend parti dans un éditorial en faveur de la taxe Google, taxe “juste” annonçant une “révolution culturelle” pour les utilisateurs du Net et -enfin!- la “justice” pour les “auteurs et artistes”. Wow. La dope servie aux éditorialistes semble de très bonne qualité, tant cet enthousiasme apparait démesuré, voire délirant.

Passons sur les raisonnements branlants de l’édito (“Google rend les contenus gratuits”). Passons itou sur l’aspect “rustine” de ladite taxe qui vise à compenser l’absence destructrice d’harmonisation fiscale et sociale de l’Union européenne par une drôle de taxe déclarative afin d’aller puiser dans les caisses d’un Google abrité en Irlande, là où le fisc est plus vert.

Il n’est surtout nulle part question, dans le rapport Zelnik qui la propose, que cette taxe soit une source de revenus supplémentaires pour les artistes et créateurs. Elle vise simplement à compenser dans le budget de l’Etat une série de dépenses en faveur des industries culturelles, et notamment la carte jeune musique ou l’extension du crédit d’impôt pour la production musicale. Si ces dépenses auront -c’est le minimum- pour effet indirect d’assurer quelques rentrées à la filière, on ne trouve pas là trace d’une nouvelle ligne de recettes susceptibles d’apporter un revenu pérenne et conséquent aux créateurs. On taxe la pub, et on subventionne la vente de musique. Il ne s’agit pas là de rémunérer la filière sur la base d’une nouvelle circulation des oeuvres et de nouveaux partages de la valeur ajoutée, mais d’instaurer un micro-bricolage fiscal, tout en continuant, via Hadopi, la guerre au public et à ses pratiques de partage sur les réseaux. D’autant que le produit de ladite taxe s’annonce ridicule, “une dizaine de millions d’euros par an”, selon le rapport Zelnik. La seule redevance pour copie privée, prélevée sur les supports vierges du CD à l’ipod, a rapporté 174 millions d’euros en 2008.

Nous voilà bien loin du montage proposé par la licence globale ou la contribution créative. Ces mécanismes ont au moins le mérite d’associer directement le partage gratuit des oeuvres sur le Net à une rémunération pour les créateurs -via leurs sociétés de gestion collective. Et ambitionnent de lever plusieurs centaines de millions d’euros.

“Juste”, la taxe Google? La vogue du Google bashing aveugle ses promoteurs: si la cible -les firmes profitant de la circulation large des savoirs et de la cuture sur le Net- est la bonne, sa mise en oeuvre et sa mécanique sont à la limite du grotesque. Sauf à considérer que la justice doit se contenter de symboles, elle ne règle rien. La conséquence de l’obstination des gouvernements à ignorer les pratiques de partage culturel du public est toujours la même: misère pour les créateurs et répression pour les internautes.

Crédit image: Keso sous licence Creative Commons by-nc-nd

Le modèle économique est un choix éditorial

freeIl est bon, parfois, de réhabiliter la gratuité.  Invité vendredi à donner ma lecture du livre Free de Chris Anderson dans l’émission Place de la Toile sur France Culture, je me suis fait pourtant surprendre par l’horloge, prenant sans doute trop de plaisir à accompagner le rédacteur en chef de Wired dans sa provocation jouissive. Continue reading →

La 13: la pire ligne de métro du monde?

par JACK ITTALA -librement inspiré du texte de Jacques Attali que l’on peut lire ici.

ligne13Selon le site de voyage indépendant canadien, sleepinginmetros.net, qui mène une enquête permanente auprès de ses utilisateurs, la ligne 13 du métro parisien serait la pire ligne de métro du monde, devant  la ligne 5 (toujours à Paris), la ligne 1 et même les lignes du métro londonien. Les meilleures étant les lignes du métro de Tachkent et de Bruxelles.

Sans doute est-ce injuste: il y a beaucoup de gens, à la RATP, qui font de leur mieux pour ëtre aimable, pour aider les voyageurs, et leur faciliter le passage; en particulier ceux qui s’occupent de nettoyer les couloirs et les quais. Et il y a des lignes de métro bien pires que la 13 en France, en Europe et dans le monde, sur tous les continents.

Mais, même si c’est injuste, c’est ainsi, c’est l’image que le monde a de notre ligne, et  il est exact que, en valeur relative, en tenant compte du revenu par habitant du pays, et en comparant à bien d’autres métros, la ligne 13 est ahurissante.

A toute heure du jour, l’arrivée y est consternante et j’imagine l’idée que peut se faire de la France celui qui y débarque pour la première fois: aucun panneau de bienvenue, même pas vagues ou hideux, éparpillés dans des couloirs mal signalés. Des passagers par dizaines de milliers, compactés dans des rames bondées. Pire encore, quand on y arrive tôt le matin, l’odeur de sueur et le bruit des baladeurs numériques réglés trop forts, est insupportable. Encore faut-il parvenir à monter dans lesdites rames, leur fréquence étant bien trop faible et les les lignes de quartier chics privilégiées. Et pire que tout: tout y est trop souvent sale ou au moins douteux: les couloirs, les escaliers mécaniques, les toilettes, pour ne pas parler des distributeurs de Twix.

A toute heure du jour, le départ est pathétique. Des escaliers mécaniques pour rejoindre les quais très souvent en panne. Aucune climatisation. Des guichets tenus par des agents épuisés, souvent agressifs et tâtillons, tout comme les vigiles. Même les SDF souffrent de l’état des sièges, rares, sales et inconfortables qu’on ose proposer aux voyageurs.

Le personnel fait de son mieux, visiblement sous pression parce que trop peu nombreux et insuffisamment formé.

Les seuls lieux d’humanité sont, parfois, un relais H au détour d’un couloir ou une cahute à café: autrement dit, tout ce qui est gratuit est épouvantable, tout ce qui est payant est payant. Et encore: les boutiques elles mêmes sont  parfois surprenantes: pourquoi, par exemple, autant de chips et de Mentos dans les distributeurs et jamais de Balisto violet?

Une ligne de métro est une entreprise, un grand magasin, qui vend des tas de choses et délivre d’innombrables services. Le passager paie pour entrer dans le métro; il  finance le métro par son passage Il serait en droit d’attendre en arrivant, comme quand on entre dans un magasin, qu’il y ait quelqu’un pour lui dire bonjour, pour lui  demander ce dont il a besoin. Qu’il ne se retrouve pas écrabouillé comme Chabal dans une mêlée des All Blacks.

On peut même se demander si Guy Môquet et le général Duroc seraient heureux de voir leur nom associé à cela.

La France, première nation touristique du monde, qui prétend redevenir un centre intellectuel et culturel mondial, ne peut que décliner si rien n’est fait pour changer radicalement l’image qu’elle donne d’elle-même. Et rien n’est plus important, pour un pays comme pour une personne, que de faire preuve de respect de soi-même: c’est même  la première condition à remplir pour espérer être respecté par les autres.

Crédit photo:

http://www.flickr.com/photos/clarapeix/ / CC BY-NC 2.0

65 ans de l’AFP: des «journaux libres» à l’Internet libre?

premier_depeche_afp_petit

C’est une dépêche, la toute première de l’Agence Française de Presse, datée du 20 août 1944, il y a soixante-cinq ans exactement. Au moment où Paris se soulève contre l’occupant, un groupe de résistants-journalistes prend le contrôle de l’Office français d’information vichyste , et expédie cette dépêche, la numéro 1 de ce qui deviendra très vite l’Agence France-Presse, l’AFP.

Grâce à l’action des Forces Françaises de l’Intérieur, les premiers journaux libres vont paraître, à la veille de l’entrée des troupes alliées, dans Paris presque entièrement libéré.

L’agence Française de Presse leur adresse aujourd’hui son premier service.

(…)

Au moment où des combats se livrent encore dans la ville, et où tombent de nombreux combattants de la liberté, nous saluons tous nos camarades de la presse, disparus, emprisonnés et déportés et notamment nos 21 collaborateurs tombés dans les mains de la Gestapo.

Au service de tous les journaux libres, l’Agence Française de Presse assurera, avec l’objectivité stricte qui est le devoir d’un organisme d’Information, la diffusion de nouvelles scrupuleusement contrôlées et recoupées, qui, en attendant l’installation d’une censure militaire, ne doivent en rien gêner la marche des opérations sur différents fronts.

65 ans plus tard, l’AFP, tout comme d’autres grandes agences telle l’Américaine Associated Press, est encore un soutien indispensable de la plupart des journaux. Par la qualité de ses journalistes, par l’ampleur de son réseau mondial de correspondants. C’est plus que jamais un pilier indispensable de l’écosystème de l’information, dont l’histoire et la mission sont encore lisibles, notamment dans le statut particulier de l’agence et son mode de financement, destinés à la mettre à l’abri des pouvoirs -politiques et économiques. “Au service des journaux libres”

Mais les “grossistes” de l’information ont eux aussi été chahutés par l’Internet. Poussées à trouver de nouveaux marchés, à s’adapter aux nouvelles technologies, les agences ont revendu leurs fils aux grands portails, et l’on trouve désormais de la dépêche au kilomètre sur Orange, Yahoo et -évidemment- sur la plupart des sites de médias, presse écrite et audiovisuelle mêlée.

A l’origine fournisseurs d’information brute aux professionnels, les agences se retrouvent en concurrence directe avec les “journaux libres”, justement. Tout à la fois ennemis et clients, associés et concurrents, comme le prouvent certaines crispations publiques, mais surtout de nombreuses négos tendues plus privées entre les médias et l’AFP. Ou comme le démontre l’agressive réflexion statégique sur son avenir de l’Associated Press -une coopérative destinée à l’origine à mutualiser la coûteuse couverture internationale des journaux américains.

Sans le vouloir, à l’aveuglette, les grandes agences ont trouvé une nouvelle place dans l’écosystème de l’information numérique. Une place nécessaire, au milieu des blogs, des flux twitter, des portails et des sites de médias. Mais une place bancale et, surtout, aussi peu pérenne économiquement que l’est celle des médias classiques.

“Au service de tous les journaux libres”, encore aujourd’hui, l’AFP?  “Au service de l’Internet libre”, bien sûr. Mais à condition de se poser sereinement et collectivement la question de sa mission renouvelée, de son rapport aux autres médias et, plus généralement, à l’Internet. L’AFP ne doit pas devenir, par inertie ou lâcheté politique, un simple média parmi d’autres, engagé dans des stratégies alambiquées de contrôle de sa “propriété intellectuelle”, ce qui est la direction prise par l’Associated Press. A ce titre, la volonté affichée du gouvernement français de changer le statut de l’Agence pour la rapprocher d’une entreprise capitalistique classique semble éloigner la perspective d’une réflexion pourtant devenue cruciale.

D’où tu parles camarade? Journaliste à Libe, en charge de LibeLabo.fr, et donc à ce titre totalement immergé dans le tsunami des médias aujourd’hui.

Musique légale, concurrence fiscale

impots_mediumLe commerce en ligne est un exemple chimiquement pur de la concurrence fiscale et sociale que se livrent les pays de l’Union Européenne, faute d’accord sur une harmonisation. On connait les effets négatifs de ce tirage de bourre entre Etats de l’Union, qui conduit à se faucher les usines et les entreprises tout en réduisant les rentrées fiscales et sociales nécessaires au financement des services publics ou de la Sécu. Ce fut dit parfois de façon mesurée, parfois en s’envoyant des assiettes à la tronche, comme pendant la campagne pour le traité constitutionnel. Mais nul besoin d’être le patron d’une entreprise pour jouer à saute-frontières afin de profiter des différences d’imposition sur les bénéfices, ou homme politique pour encourager ces pratiques. En regardant ce soir mes comptes sur le site de ma banque, j’ai eu confirmation que je jouais un rôle dans cette foutue concurrence.

C’était très facile à repérer. Deux lignes de suite m’indiquent une facturation en direct du Luxembourg:

luxembourg

Première ligne, Amazon.fr pour 8 euros 99. Le prix du dernier album de Wilco en téléchargement MP3. Et, en seconde ligne, mon tribut mensuel à Spotify, 9 euros 99, la somme à payer pour bénéficier d’un son correct et zapper les pubs criardes de ce service. Pourquoi le Luxembourg, alors que j’ai effectué ces paiements depuis mon ordinateur, chez moi dans le 19ème arrondissement à Paris? A quelques mètres de ce Laumière Distribution, où j’achète tomates et yaourts, qui apparait en troisième ligne?

Car la TVA  est moins élevée au Luxembourg qu’en France, tout simplement. Là où la France prélève 19,6% pour écouter Wilco, le Luxembourg se contente de 15%, le taux le moins élevé des 27. Le minimum possible selon les règles de l’Union. Et comme il s’agit d’un service dématérialisé vendu via l’Internet, bingo, c’est ce taux qui s’applique. Pas celui en vigueur au métro Laumière, à Paris. Quand c’est un livre ou un CD physique que je commande sur Amazon, en revanche, c’est le taux français qui est en vigueur-5,5% dans le cas du livre. Résultat: tous les cadors du e-commerce dématérialisé se sont établis au Grand Duché, de Skype à Amazon.

Est-ce à dire que lorsque je paie la musique pour faire plaisir à Johnny Hallyday et Pascal Nègre, j’encourage la guerilla fiscale européenne et réduit le financement des hôpitaux français, des écoles et autres services payés par le budget de l’Etat? Oui. Et pour longtemps encore. Si le Luxembourg a finalement accepté de lever son veto à un projet d’harmonisation dans ce domaine -l’unanimité étant requise pour la fiscalité européenne- rien ne bougera avant 2015. A cette date, une partie de ma TVA versée au Luxembourg reviendra à l’Etat français. Et il faudra encore attendre 2019 pour que mes pulsions d’écoute de Naïve New Beaters alimentent à 100% les caisses du pays. La musique légale a un prix fiscal.

Pourquoi la réforme de la santé aux Etats-Unis nous concerne tous

3585180100_012bdb8b86_mC’est la mère de toutes les réformes d’Obama, celle qui signera notre entrée -ou non- dans un nouveau monde. La réforme du système d’assurance-maladie américain, celle-là même sur laquelle Bill Clinton s’était planté en 1993 , concerne les Américains, bien sûr, et au premier chef les dizaines de millions d’entre eux qui ne disposent d’aucune couverture. Mais elle nous concerne tous, car sa réussite -ou son échec- démontrera si la crise financière a fait sortir des esprits, y compris aux Etats-Unis, le mythe de l’efficacité du marché et de la concurrence privée. Continue reading →

Nettoyage d’été

Retour de vacances et crise de geekerie aigüe. On reprend donc notre joli blog motorisé par Wordpress, on le met à jour proprement avec la toute dernière version, on ajoute une boîte Twitter sur la droite pour afficher mes dernières fulgurances en 140 caractères. On met en place un thème conçu spécialement pour l’Iphone et Android (le WP Touch Iphone Theme) qui permet de lire ce blog dans le métro ou sur la plage. Et, au passage, on dit merci à Wordpress -et à tous ceux qui contribuent à faire vivre ce logiciel de publication- d’exister.

Bientôt, promis, des posts, des posts et un lifting de la liste de liens.

Pierre Arditi voit des capitalistes partout

Les anti-hadopis sont des ultralibéraux, des vilains capitalistes, des adeptes du renard libre dans un poulailler libre. En ces temps de crise économique mondiale, l’argument est le dernier contre-feu à la mode des défenseurs de la loi voulue par Nicolas Sarkozy et une partie des filières culturelles: « Blum, réveille-toi! » clame Denis Olivennes, ex-patron de la Fnac, en assimilant tous les opposants à la loi Création et Internet à des  «avocats du capitalisme sauvage» … Ces naïfs tournent le dos au combat contre « l’ordre marchand», chantent en canon Arditi, Gréco, Piccoli et Le Forestier dans leur lettre ouverte de rupture avec le Parti socialiste.

L’affaire est entendue: peu importe si la loi Hadopi renverse la charge de la preuve, propose de mettre des logiciels espion et au final risque fort de ne rien changer à la situation, c’est… une loi. Le triomphe de la Régulation. Contre la Jungle. Tu ne veux pas d’Hadopi? Tu prônes la licence globale? Sors de ce corps, Fritz Bolkestein!

Cette dialectique frise le gag. Cette loi vise à une chose et une seule: éradiquer le partage d’oeuvres pour rétablir ce que les juristes appellent “droit exclusif” en propriété intellectuelle. Le droit exclusif, c’est la faculté pour un titulaire de droit sur une oeuvre d’autoriser ou d’interdire son usage, sa copie, afin d’en tirer un profit.

Ce droit exclusif rapproche les oeuvres immatérielles des objets physiques: ils s’échangent, se vendent, se négocient, entres acteurs privés. Le droit exclusif crée un marché au sens classique: un endroit où l’on vend et achète des objets et des services rares.

“Bonjour, madame la marchande. Combien c’est votre pomme?
-3 euros
-Ah ben non, c’est ben trop cher.
-Je vous en vends 3 pour 5 euros.
-D’accord, alors”

Si les pommes pouvaient se dupliquer à l’infini en quelques clics, on imagine le cirque pour la pauvre marchande, qui verrait son marché tout salopé. Voilà bien le credo des Hadopistes: par la magie d’une volée de lettres recommandées, de milliers de coupures d’accès au réseau et d’une Régulation idéalisée, retrouver la matrice du marché de proximité avec sa vendeuse de pommes. La ministre de la Culture Christine Albanel l’a répété à de nombreuses reprises à l’Assemblée nationale, sa loi ambitionne de favoriser l’offre légale, le contrat, le marché de la culture. Tout le reste -diversité culturelle, accès aux oeuvres, création- doit en découler comme par magie. Cette logique est aussi au coeur du livre Le piratage, c’est le vol de Denis Olivennes.

Pur fantasme. Les Hadopistes omettent tout un pan de la propriété intellectuelle, qui ne peut se réduire au seul droit exclusif et au commerce “classique” de la culture. Personne n’interdit la copie d’un morceau depuis un CD sur son disque dur, l’enregistrement d’un film qui passe à la télé. Pas d’autorisation à demander, pas de droit exclusif.  Mais une copie légale… et un financement indirect, via une dîme perçue sur les supports permettant la copie, comme le CD vierges ou les DVD. Depuis 1985, les radios diffusent les chansons qu’elles veulent, toujours sans quémander une autorisation. Liberté de diffusion… en échange d’un pourcentage de leur chiffre d’affaire. Cela fait longtemps que le droit d’auteur, défendu comme “un droit de l’homme” par Arditi et autres figures autoproclamées “de gauche”, a été amendé pour trouver d’autres leviers de financement de la création face à la copie et au partage, inhérent aux oeuvres de l’esprit et à l’immatériel et qui posent peu de soucis aux économistes spécialistes du marché de la pomme.

C’est bien pour cette raison que les tenants de la licence globale, de la contribution créative ou de tout autre moyen de financement de la création compatible avec l’échange d’oeuvres via l’Internet proposent… une autre loi. Une Régulation itou. Pas une Jungle. Mais celle-ci acte le partage de la création, lui trouve même des vertus démocratiques et culturelles. Et tous ces ultralibéraux déchaînés osent même s’attaquer à la caisse des fournisseurs d’accès internet, en suggérant de les taxer. On imagine la joie de Thatcher face à un tel dessein.

«En faisant échec au vote de cette loi à l’Assemblée vous nous avez adressé un message de rupture. Par la présente, nous en accusons réception», écrivent Arditi et ses camarades dans leur missive au PS accusé de soutenir un «capitalisme débridé».

Ultralibéraux, les anti-hadopi? Sans doute bien moins qu’Arditi, qui plaide pour une Régulation… afin de restaurer le marché. Jolie confusion. Et cela, on en accuse réception aussi.

Un République-Bastille contre la riposte graduée

La loi Création & Internet (alias Hadopi, alias loi Riposte Graduée) est ridicule, inefficace pour les auteurs, dangereuse pour les libertés et même absurdement coûteuse pour le contribuable. Du coup, j’arbore fièrement le bandeau “Blackout du Net” proposé par le collectif la Quadrature du Net qui dénonce ladite loi:

HADOPI - Le Net en France : black-out

Ce bandeau est d’autant plus assumé que plusieurs blogueurs parmi les plus éveillés du Net ont décidé, pour leur part, de bouder ce mouvement collectif simple qui consiste à afficher sur son site un bandeau blanc & noir pour manifester le rejet de cette loi grotesque. Maître Eolas, ainsi, dit qu’il qu’il ne se joindra  jamais à un de ces collectifs qui substituent à l’action politique le comportement moutonnier”. Narvic, pour sa part, “ne trouve pas que ce soit un très bon moyen d’action” et préfère “continuer à dire en ligne que ce projet de loi doit être rejeté”.

On adore les écrits de l’un et de l’autre. Mais je me demande s’ils ne pêchent pas cette fois par vanité, comme les sempiternels (gentils) pisse-froids qui refusent d’aller marcher entre République et Bastille car, au choix:

1) il y a trop de militants CGT,

2) il y a trop de fonctionnaires

3) le CPE (ou la retraite après 40 annuités, l’expulsion des clandestins…) c’est mal , mais il faut quand même bien faire des réformes dans ce put%@^ de pays

4) les slogans, c’est vraiment pas mon truc, c’est trop moutonnier.

5) il y a trop de merguez

6) et si j’écrivais plutôt une note pleine d’intelligence adressée à un sous-attaché parlementaire?

7) c’est un peu la honte de défendre le statut des cheminots plutôt que Aung San Suu Kyi.

Brisons-là: arborons une bannière Blackout du Net, sans penser que cela suffit, loin s’en faut. Sans avoir la bêtise de croire qu’il ne faut pas -dans le même temps- lutter contre d’autres lois iniques, souvent plus graves. Sans croire que faire de la gif’prop remplace tout autre travail de lobbying, de conviction et de persuasion. Qui peut croire que des personnalités aussi affirmées que Maître Eolas ou Narvic pourraient se diluer dans le premier mouvement collectif venu?

Ni pub, ni soumise: la fondation de presse

2054107736_33b631838c_m.jpgFaut-il transformer les titres de presse en fondations, en non-profits à l’anglosaxonne? A l’heure où la chronique médiatique s’enrichit chaque jour d’un nouveau plan social, de ventes en chute libre et de perspectives publicitaires en berne, la formule séduit aux Etats-Unis et en Europe. Avec des arguments-chocs: l’indépendance vis-à-vis des annonceurs, l’absence d’actionnaires -privés ou publics- tentés d’influer sur la ligne éditoriale pour servir leurs propres desseins. Et l’affichage symbolique d’un média destiné à servir le public, et uniquement celui-ci, sans compromis.

J’ai beaucoup de sympathie pour cette idée. Mais à certaines conditions. Il ne s’agit pas seulement de compter sur quelques mécènes aux poches profondes pour arroser à fonds perdus jour après jour une clique de journalistes sûrs de leur compétence. Et dont la propension à claquer des millions est inversement proportionnelle à leur faculté à attirer des lecteurs. Il ne s’agit pas non plus, comme le suggèrent certaines voix en France suite aux annonces de Nicolas Sarkozy, de bâtir des fondations pour siphonner sans contrepartie l’argent de lecteurs et de philanthropes pour remplir les caisses de journaux demeurant des entreprises capitalistiques classiques.

La seule voie convaincante est celle de fondations avec endowment (dotation, en VF), comme le pratiquent déjà certaines universités américaines: la fondation dispose d’un capital placé, et seuls les intérêts sont dépensés pour l’activité quotidienne. L’endowment est le garant de l’indépendance et assure un financement pérenne. Dans le cas de la presse, il s’agit de payer les journalistes (et plus largement les contributeurs), les frais d’enquêtes et de reportage, la mise en ligne et le développement d’un site web. Un site web en libre accès, et sans publicité.

Ce modèle devient envisageable grâce au Web: la distribution physique d’un journal impose des coûts unitaires fixes et élevés, de l’impression à la distribution. Il est impossible de le distribuer gratuitement. Un journal en ligne, en revanche, n’a pas la même économie: l’essentiel des coûts -importants- est supporté en amont et varie peu en fonction du nombre de lecteurs/internautes. Si Rue89 dépense plus d’argent (en infrastructure informatique) quand il est lu par un million de personnes que pour 500 lecteurs, la différence est marginale au regard du coût de la recherche et mise en forme de l’information.

Tous les modèles économiques expérimentés aujourd’hui sur le Web montrent leurs limites. Le site du New York Times, dont les revenus proviennent de la publicité, ne dégage que 20% de la somme nécessaire à financer la rédaction du titre malgré ses 20 millions de visiteurs par mois. Le financement par la publicité induit aussi une forme particulière d’information, car les annonceurs aiment placer leurs pubs dans un environnement qui leur sied: positif, peu politique et à vocation commerciale. Le financement par la publicité est bel et bien la raison de la floraison de suppléments mode dans tous les journaux, et de la progressive disparition de l’enquête sociale.

Les sites payants, pour leur part et indépendemment de leurs difficultés à convaincre des abonnés, butent sur un écueil important: réservés à certains, ils pâtissent de l’obscurité de l’accès restreint. Pas de liens, peu de citations, ils ne participent que peu à la conversation de l’Internet et n’alimentent pour l’essentiel que leurs lecteurs déjà convaincus, sans espoir de toucher de nouveaux publics.

La fondation aurait les avantages du payant -l’indépendance vis-à-vis de la publicité- en ajoutant ceux du Web: la circulation, l’ouverture et le libre accès. Et sans actionnaires. Rien n’empêche d’ailleurs de compléter cette offre web par un journal papier qui, lui, serait payant pour financer son impression et sa distribution, et pourrait apporter des revenus complémentaires. Destinés à alimenter l’endowment, par exemple.

Cette formule demande une mise de départ importante, sans contrepartie ni retour sur investissement, à la mesure de l’investissement rédactionnel envisagé. Ce capital serait le fruit de mécènes, bien sûr, mais aussi des dons des lecteurs motivés par un tel projet à visée citoyenne. De façon très prosaïque, rappelons que les dons aux fondations sont largement déduits des impôts, à hauteur de 60%.

Dans une tribune signée dans le New York Times, David Swensen et Michael Schmidt chiffrent la somme nécessaire pour transformer le quotidien américain en fondation à 5 milliards de dollars. Placés à 5% par an, en évitant les actions des fabricants d’armes et autres subprimes, cela assurerait 250 millions de dollars de revenus annuels.

Pour un média de taille plus modeste, qui dépenserait par exemple un million d’euros par an pour démarrer, avec une rédaction de quelques dizaines de journalistes correctement payés, il faudrait 20 à 25 millions d’euros. A peu près la somme déjà engloutie par Edouard de Rothschild dans Libération, sans pour l’instant que cet argent garantisse le futur du titre. N’est-il pas temps d’étudier avec sérieux cette idée?

D’où tu parles, camarade? Je suis journaliste à Libération, aujourd’hui responsable de libelabo.fr, la partie audio & vidéo du site web du quotidien.

 Crédit photo: DRB62, sur Flick.com