Le débat radio est un sport de combat

Jeudi, c’était RFI. A l’antenne, les 20mn de table-ronde de Radio France Internationale sur le droit d’auteur et le téléchargement sonnent comme un débat radio classique (à écouter en fin de billet car les archives de RFI ne restent pas en ligne). En pratique, comme souvent pour ce type d’exercice, c’est l’occasion pour les participants d’un shoot court et intense. Tout commence par une arrivée en sueur au cinquième étage du bâtiment F de la maison ronde à 19h09, pour une émission programmée en direct à 19h10. Une jeune femme souriante me glisse: “Vous ne serez pas interrogés au début, ne vous étonnez pas, on commencera sur les aspects techniques”. Dans le studio, de l’autre côté de la vitre, la lumière rouge s’éteint. “Vous avez 30 secondes”, indique un ingé son. Je passe le sas, me glisse sur une chaise, un micro devant moi.

La lumière rouge s’allume. L’animateur, Vincent Roux, lance sur la double actu de ces derniers jours, le crackage des DRMs de Microsoft et le deal d’Universal Music avec SpiralFrog pour proposer de la musique gratos contre publicité. Effectivement, au début, je n’existe pas. Sept minutes à écouter les deux autres invités. Philippe Rosé, rédac’chef du magazine CIO et spécialiste de la sécurité informatique, explique qu’un DRM craqué, ce n’est pas la première fois, ce ne sera pas la dernière. Anne-Gaëlle Geffroy, économiste et coauteur du récent livre Modem le maudit, raconte que les DRM servent, certes à se défendre des copieurs-pirates, mais aussi à bâtir de nouveaux business models, comme la location de musique, impossible sans ces verrous technologiques.
L’animateur se tourne vers moi, la bouche en forme de question. Aaaahhh, enfin! Il reste 12 minutes. Il s’agit de passer en mode “combat de rue”. A opposer au mode “causerie subtile” d’un format d’une heure de table-ronde sur France Culture. Dans le mode “causerie subtile”, il faut écouter les questions, y répondre posemment en allant jusqu’au bout de son raisonnement. Contester poliment, avec des nuances et en tentant d’être constructif, ce que peuvent dire les autres invités avec lesquels vous n’êtes pas a priori d’accord. En mode “combat de rue”, il faut esquiver les balles de l’animateur (ses questions) pour placer ses propres grenades (les messages que l’on veut faire passer).
Alors on se lance. Primo, les DRMs sont un projet de société que l’on tente de nous imposer à grands renforts de lois et de propagande pédagogie, pas un fait établi dont il conviendrait de discuter comme de la météo. Deuzio, on s’en fout un peu parce que l’économie de la culture sous DRM aujourd’hui compte pour peanuts dans l’économie du secteur en général (6% du chiffre d’affaire de la musique enregistrée) et nada dans la circulation numérique des oeuvres (le peer to peer va bien, merci). Troizio, le, modèle économique de la culture d’aujourd’hui redistribue très peu aux aux auteurs et artistes, autour du 10% du chiffre d’affaire total. Troizio bis, Bernard Lahire montre bien ce point dans La condition littéraire, livre sur les amateurs écrivains qui font tourner l’économie des professionnels du livre. Et quaterzio, y a plein de vilain lobbying dans tout ça; la preuve, la lobbyiste en chef de Vivendi Universal, Sylvie Forbin, a été décorée par une ministre du gouvernement avant même que la loi Dadvsi soit votée. Ouf. Entre deux grenades, il convient poliment d’écouter la mitraille dispersée des autres invités, bien sûr.
Et c’est fini. La lumière rouge s’éteint de nouveau. Pas de miracle, c’est trop court. Pas assez pédagogique, arguments partiels, partials et outrès pour se caler dans le format. J’ai parlé trop vite. Pas de respiration, pas de doute, pas très drôle. Paradoxalement jouissif.

Et avec tout ça, je n’ai pas réussi à caser le mot “hippopotame”, comme je l’avais pourtant promis à ma fille.

Emission à écouter ici:

[audio:rfi060830.mp3]

ou à télécharger ici.

9 comments ↓

#1 Florent V. on 09.01.06 at 9:45 am

Hippopotame !

Si ça peut la consoler… ;)

#2 Florent V. on 09.01.06 at 9:52 am

Ah oui, je précise que j’ai écouté l’émission hier soir, et que j’ai beaucoup apprécié votre intervention. C’est sûr que l’on a senti la différence de stratégie avec les autres invités, qui répondaient sagement aux questions, tandis que le trublion Latrive, à peine questionné, captait l’antenne pour appuyer là où ça fait mal.

C’était effectivement un peu forcé (volonté de faire passer certains messages et tant pis pour ce que l’animateur pouvait avoir en tête), mais de temps en temps ça fait du bien.

Étant moi-même de formation littéraire, il faudra que je me procure ce livre de Bernard Lahire, dont la thèse rejoint (pas si) étonamment des idées développées lors de réflexions (avec Dana Hilliot en particulier) sur Musique-Libre.org, et reprises dans cet article de votre serviteur :
« Faut-il rémunérer la création culturelle et artistique ? »
http://www.covertprestige.info/faut-il-remunerer-la-creation

Je suis d’ailleurs plongé dans « La culture des individus » du même Bernard Lahire, et c’est une lecture que je conseille à toute personne qui s’intéresse à la culture dans la société.

#3 joh on 09.01.06 at 10:12 am

magie de la technologie (et de l’encodage en particulier) j’entends l’émission en accéléré et c’est vraiment très drôle!
Ceci dit, le débat est très largement orienté “propagande”
La voix d’Anne-Gaëlle Geffroy est une pure merveille en accéléré….ça vaut bien tous les hippopotames du monde!

#4 Tangui on 09.01.06 at 2:40 pm

« Anne-Gaëlle Geffroy […] raconte que les DRM servent […] à bâtir de nouveaux business models, comme la location de musique, impossible sans ces verrous technologiques. »

L’observation du business de la location en ligne semble plutot dire le contraire. Toutes les offres qui fonctionnent sont celles qui n’ont pas adopté les DRM mais le streaming. C’est le cas notamment de Free, de Wanadoo ou de Canal+.

Pour l’instant, seuls les FAI peuvent proposer des services de VOD de bonne qualité vu leur maîtrise des infrastructures réseaux. Mais d’ici quelques mois, avec l’augmentation de la bande passante, ce type de service pourra être proposé par tous les acteurs. Rappelez vous, il n’y a pas si longtemps, le streaming audio en MP3 était quelque chose d’inimaginable. C’est aujourd’hui plus que courant.

#5 Laurent GUERBY on 09.01.06 at 10:52 pm

J’ai regardé les publications de l’économiste de service, ça à pas l’air bien brillant (esquiver le “Primo” en 3 ans de “recherches” c’est pas mal…).

Ça va même jusqu’a envisager une licence globale obligatoire … pour forcer l’interopérabilité des DRMs, très drole je trouve :).

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Je vous trouve dur. L’économiste en question, qui ne sort tout de même pas de nulle part, n’a pas esquivé: elle a défendu sereinement les DRM en fonction des “modèles d’affaire” à venir. Que cela soit discutable, c’est évident. Que ce ne soit pas “brillant”, je ne vois pas le rapport.Â

Caveat EmptorÂ

#6 DRMLess on 09.02.06 at 8:16 am

Radio-Paris ment,
Radio-Paris ment,
Radio-Paris, son talent

Radio-Paris vend,
Radio-Paris se vend,
Corps et âme aux marchands.

Allez hop, c’est du libre, c’est tout neuf, faites-en bon usage.

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Faut pas s’emballer, msieur etpikoi. RFI n’a rien de Radio Paris, ni d’une antenne vendue aux marchands.

Caveat EmptorÂ

#7 Tipiak on 09.02.06 at 6:28 pm

Du bon usage de la liberté….
C’est fou cette dialecTic entre gendarmes et voleurs….Toute juste une affaire de pognon. Les uns veulent protéger leur business et les autres font semblant de croire que l’exception de la copie privée ou de fairuser les autorisent, sans faute, à fumer les répertoires sans bourse déliée et se gavent de MPfree et pas seulement de Dan Ar Braz. Et quand on a un peu le cul merdeux, parce que quand même, je vampeerise gentiement de la musique sans authorisation (et avec faute donc), et bien on se drapera dans l’étendard lyriquement gauchisant du partage et de la circulation de L’A-KULTURE. A cette occasion, on sortira sa petite victime (un vieux ou une gamine sans histoire feraont l’affaire) et villipendant en passant les gros-bouffeurs-de-pognon-et-baiseur-de-masse qu’on aura reconnus. Je n’insisterai pas ici sur l’intégrale de Frédéric François et l’apport décisif de ‘Chicago” dans notre édification culturelle. Je précise d’ailleurs en passant que LES SPECTACLES DE PLOEMEUR, GUIPAVAS ET CONCARNEAU de FREDERIC FRANCOIS DES 28, 29 ET 30 SEPTEMBRE SONT REPORTES A UNE DATE ULTERIEURE.
Si L’ami Jonnhy ne souhaite pas avec ses associés avec qui il aura librement contractualisé que je lui pique “toute la musique que j’aime” et bien il ne me reste plus qu’une chose à faire : ne pas lui piquer “toute la musique que j’aime”.
Une autre en passant c’est listware du mec qui copie des CD entiers. Du pauvre ennivré de la possession qui patiemment aura télécharger puis compiler moultes galettes d’intégrales en tous genres qui s’empilent comme autant de trésors. Putain qu’il est fier d’aller “vendre” au potes combien sa discothèque est fournie. Et puis le temps passe. Les potes téléchargent avec la même hardeur (c’est plus des CDs c’est du disque bien dur, bien gras) et le même haut débit et la poussière s’accumule. Le mec scotché depuis des mois à l’album de Louise Attaque n’arrive pas à écouter autre chose. Et là il regarde, un soir de lucidité, sa discothèque et se dit putain quel con!!!
On peut utiliser l’histoire du droit d’auteur pour y repérer que cette dialectique (marché, législateur, écouteur, sampleur, chanteur sous la douche) accouche toujours de compromis….Sauf que là , il y a une différence au fond. On peut faire autrement. Entre pirates et client. Il existe une autre voie : libre. Libre et respectueux des régles. Et dans ce cas, ni DRM, ni loi DAVDSI, ni sport de combat. Pour un premier fil : http://www.musique-libre.org…Ici L’onde… Les navets sont bon à jeter… Je répète les navets sont bon achetez!!! Question d’oreille sûrement…A tirer ou affûter…A bon entendeur….Salut….

#8 Laurent GUERBY on 09.02.06 at 8:35 pm

Je trouve peu brillant le fait que cette économiste propose pour faire marcher le business model des DRM qui sont la pour protéger des droits d’auteurs de violer le droit des auteurs de logiciels DRM en instaurant une licence obligatoire sur ces logiciels DRMs (dans ces présentations peut-être pas dans l’emission).

Quels sont les arguments qui m’ont echappé qui vous ont paru convaincant dans son discours ?

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Je n’ai pas dit que j’avais été convaincu. Manquerait plus que ca. Pour info, on trouve une bonne introduction au mode de raisonnement de Anne-Gaëlle Geffroy et de son collègue Olivier Bomsel sur ce texte.

Caveat EmptorÂ

#9 DRMLess on 09.04.06 at 5:15 am

Un point remarquablement absent du débat est le fait que personne n’a jamais vu le moindre DRM opérationnel au sens habituel du terme de sa vie.

Je veux dire par là , un procédé réel accepté et acceptable par l’usager (c’est à dire, point trop intrusif ou contraingnant) et l’éditeur culturel soucieux de déposséder son client de la propriété de son support.

Après tout, y aurait-il simplement débat s’il existait ne serait-ce qu’un procédé acceptable et donc, fatalement, accepté par tout un petit monde qui, finalement, a toujours a peu près consenti à vivre en paix.

Lorsque le public débattant des DRMs se réduit à un cercle de sociologues et d’économistes, on oublie facilement les arguments certes hélas théoriques et scientifiques, par exemple, ceux banalisés en ses termes par Bruce Schneier (Google knows), mais remontant aux travaux sur le champs d’application des protocoles cryptographiques du projet Athena du MIT, incitant à croire qu’il n’existe pas en l’état actuel de la technologie (publique, du moins) de moyen de réaliser ce fameux “DRM”.

Je me demandais donc dans quelle mesure il pouvait exister, vu du public du moins, une différence entre une radio qui diffuse de la propagande comme Radio-Paris et une radio qui, se cachant derrière l’alibi de l’ignorance et du travail journalistique bâclé, se met au service du premier intérêt bien compris venu pour vendre une soupe.

Après tout, n’a-t-on jamais envisagé que ceux qui firent être Radio-Paris en son temps étaient probablement plus sincères que ces journalistes de service public si pressés de créer un débat autour d’une hypothèse de sorte à accréditer la véracité de l’hypothèse.

“José Bové Président : rénovation ou révolution ? à ma gauche, un sociologue, à ma droite, un économiste, au fond, l’invité crédibilité du jour”.

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Brisons là . Si la question du rôle des médias dans la construction de clichés politiques, économiques et technologiques est tout à fait pertinente, j’ai du mal avec la “fascisation” des positions, les amalgames historiques et l’utilisation de la période de la deuxième guerre mondiale comme repoussoir.

Caveat EmptorÂ

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