Il est temps sur ce blog de confesser mon défaut le plus évident: je ne suis pas un entrepreneur. Je connais le Net depuis des temps immémoriaux, j’ai frôlé la plupart des innovations apparues sur le réseau. Et jamais -JAMAIS- je n’ai su piger au moment idoine qu’il y avait moyen de se faire des millions de dollars en étant juste un brin réactif. Il est temps, donc, de confesser cette tare, de témoigner de mon absence totale d’intelligence entrepreneuriale. Il est temps que l’on étudie enfin dans les écoles de business du monde entier la litanie de mes aveuglements, le tempo de mes loupés, la sucession de mes trous noirs. Bref, il est temps que des entomologistes de l’innovation dissèquent pour la postérité et l’édification des cybermasses tout ce qui fait de moi un sérial-loser de la nétéconomie.
Premier épisode. Dans lequel le blogueur joue au mah-jong plutôt que de préparer une IPO.
Nous sommes à l’hiver 1993. Après trois ans d’études d’ingénieur, le moment est venu d’aller bosser gratuitement d’acquérir une formidable expérience dans un labo de recherche public. C’est fou ce qu’une minute peut sembler durer trois heures quand on est en stage. Un après-midi d’ennui, plutôt que d’aller me planquer aux toilettes et de piquer un roupillon la tête sur la lunette, comme tout bon stagiaire qui se respecte, je me force à rester à mon bureau, devant ma machine. Une machine impressionnante, une station de travail, dit-on alors, avec une variante de Unix nichée sur le disque dur. Une bête de course puissante comme doit l’être un Nokia de milieu de gamme aujourd’hui, j’imagine.
Aux plus impressionnables des lecteurs persuadés que les skyblogs ont été inventés par Gutenberg et que le procès Napster a opposé Charles Cros aux éditeurs de partitions, il faut avouer la terrible vérité. A cette époque arriérée, un ordinateur est une machine peu excitante. Cela faisait déjà un gros mois que j’avais pu l’explorer dans tous ses recoins, mais nada, pas moyen de jouer en réseau à Quake, de mater Michael J. Fox dégommer les Républicains en pleine crise de Parkinson ou d’écouter The Klaxons à fond au casque: pour me distraire, ma station de travail d’alors me propose un Mah Jong et une application rigolote avec des yeux qui suivent le curseur de la souris. Le plus souvent, pour m’amuser, je dois me contenter de compiler pour la 1533ème fois un morceau de programme en C qui refuse de fonctionner comme je l’espère, voyez le genre.

Mais ce matin là , à la cafet’ du centre de recherche, j’avais entendu un mot prononcé avec fièvre par un des chercheurs. Mousike. Ou mosaïque. Le type n’en avait apparemment pas dormi de la nuit. Il répétait en boucle ce mot curieux, et sommait ses collègues de lever le nez de leur journal (on lisait les journaux quotidiens, à cette époque, je sais, ça paraît fou). Ils ne pouvaient pas vivre plus longtemps, disait-il, sans essayer ce truc sur leur machine.
Alors l’après-midi, je tape sur le clavier les lettres M-O-S-A-I-C. Et puis, comme je suis un cador des commandes shell, j’ajoute un « & » après. On ne sait jamais, j’aurai peut-être une folle envie d’afficher le contenu d’un répertoire par une commande « ls ». Ou de jouer au Mah Jong, finalement.
Et vlooooouuuuf, voila une fenêtre qui s’ouvre sur l’écran. Dingue. Dans ladite fenêtre, rien de folichon, personne n’avait encore pensé à placer des actrices sexy à la Ms Dewey pour égayer les pages. C’est gris. Les textes sont noirs. On m’annonce que cette page émane du Cern, à Genève. Certains mots sont soulignés. Je clique un peu au hasard car je suis un gros malin: je me dis que si ces mots sont soulignés, il doit bien y avoir une raison. Je clique, donc. Et re-vloooouuuf. Me voila à l’université de Stanford. Encore un clic. re-re-Vlouuuuf. New-York. Superdingue. Comme on dit, le Net, c’est vraiment le monde à portée de clic, me voila tout esbaudi, plein d’ubiquité, d’intelligence collective, de noosphère et toutes ces choses merveilleuses.
Enfin, non. J’ai surtout déjà gagné 10 minutes rien qu’en cliquant sur ces mots soulignés. Plus que deux heures avant la quille. Histoire de tenter de grapiller encore un peu de temps, je me mets à lire les pages. Les textes racontent des travaux de recherches qui vont révolutionner la connaissance humaine, renouveler le savoir etc.. Y a aussi un type dont le nom revient tout le temps, Tim Berners-Lee. C’est écrit qu’il a inventé le WWW, le HMLT ou quelque chose comme ça. C’est grâce à lui que ce jour là , je m’occupe à cliquer sur des mots soulignés. Merci, Tim.
A ce moment précis, je baille. Je quitte Mosaic. Et je fais un Mah Jong.
Je fais un Mah Jong.
Puis à 17h53, je commence à ranger mes affaires, à mettre en pile mes docs, à chercher mon manteau. Je téléphone aux frais du labo à un pote (je ne voudrais pas affoler les jeunes avec trop d’infos d’avant le grand wired, mais il n’y avait pas de portable à l’époque, si, si). Et le soir, devant une bière, je ne tente pas de le convaincre, les yeux fièvreux, de programmer un logiciel pour chercher dans les 623 sites web qui existent alors. Je ne lui propose pas de dessiner des bannières publicitaires pour monnayer ce nouveau média destiné à un avenir de folie. Non. Je lui demande si son stage à lui se passe bien. S’il n’irait pas au cinoche samedi. Et tu ne reprendrais pas une autre bière, dis?
Au même moment, Marc Andreessen et quelques autres types de mon age quittent l’université de l’Illinois où ils travaillent sur Mosaïc, qui est donc, même les plus jeunes d’entre vous l’auront compris, le premier navigateur web graphique. Ils fondent Netscape Communications. Foutent une trouille invraisembable à Bill Gates. Netscape entre au Nasdaq et lève des millions de dollars. Yahoo apparait. Bla-bla-bla. Certains fantasment sur la « nouvelle économie », pètent la bulle. Et maintenant, on parle même de Web 2.0.
Et moi, ce jour là , j’ai joué au Mah Jong. Alors que j’ai toujours détesté le Mah Jong.
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Prochain épisode: comment j’ai raté la messagerie instantanée (en pensant trop aux filles)





14 comments ↓
ben voilà un style d’écriture très webien… j’aime bcp les digressions de liens.. à lire la suite…
Un billet savoureux ! Vivement la suite :p
j’en ai peurer de rire…
merci
Quelle belle page d’histoire webienne, il me tarde de lire le prochain épisode !!!
Merci !
La suite, la suite !
Excellent !
Je me dis aussi souvent, que mince, j’aurais du me bouger les fesses au bon moment et creer youtube et digg.
Et puis je repense a tout ca, au temps passe sur francefun, sur l’irc ou sur mahjong, et je me dis, que oui, vraiment, j’aurais mieux fait de me bouger les fesses.
Mais il n’est jamais trop tard !
Le bon pirate est un cyberlooser !…
Florent Latrive nous explique, sur caveat emptor, comment il a raté le web ou pourquoi il est un cyberlooser. Avec un style léger il nous fait un rappel historique sur le web, entre autres choses. Ce n’est que la première partie et on attend la sui…
Du talent, une certaine faiblesse dans l’attaque, un léger flottement dans la relance, une façon de chuter un rien ellyptique. Mais quand même. Pourquoi n’avoir jamais tenté la voix journalistique, la voie “on” du “off” de votre vie de loseman? Pas un de ces plumitifs besogneux, occupé à tartiner des trucs imbitables sur la hausse des taux d’intérêts de la BCE. Non, un vrai, un underground, un underdog, un underthesidewalk. Dommage. Vous êtes doué, pourtant.
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Cher NoLogo,
merci pour vos commentaires avisés, y compris les fautes d’orthographe qui donnent à votre texte le charme nécessaire. Je devine au phrasé laser de vos remarques que vous êtes vous même un pro de l’écriture, un Beyoncé du deux feuillets balancé, un Mickey Rourke du reportage anglé. N’hésitez surtout pas à me soumettre votre copie, un jury citoyen de blogueurs y consacrera l’attention nécessaire. Bien cordialement,
Caveat EmptorÂ
Comment il a raté le ouèbe…
Il a de la chance, le Caveat Emptorien, d’avoir raté le ouèbe rien qu’en tapant “mosaic &” dans la console de sa bécane Un*x…
A la même époque, pour pouvoir rater le ouèbe moi aussi et d’une manière approchante (quoique dans le privé, e…
Tiens, les trackbacks ne semblent pas vouloir marcher, ici…
Alors je signale en commentaire que ton billet m’a inspiré d’écrire mon propre billet de NET-archéologie
http://petaramesh.org/2006/11/01/471-comment-il-a-rate-le-ouebe
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Si si ça marche, je je contrôle, je modère, je cautionne, d’où un petit temps d’attente. Content de t’avoir inspiré ce témoignage historique, serait-ce le début d’un grand mouvement de coming out des papis du net?
Caveat Emptor
Héhé, les dinosaures bougent encore
Mais rassure toi, ô, cyber loser, il n’est pas trop tard pour entrer dans la danse. A l’heure de la convergence multi-média, d’autres opportunités s’offrent à toi ! Vidéo, son, tout est là , à portée de main - il ne te reste plus qu’à bâtir sur ces bienfait l’économie de demain, cell qui fera trembler les sociétés qui vivent de la vente de VHS et autres 33 tours ! Moi-même, je ferme mon navigateur dans quelques minutes, et je m’y met.
Comment ça, c’est déja trop tard ?
[…] Après l’épisode 1, où j’ai joué au Mah Jong au lieu de créer Yahoo, voici l’… […]
Non seulement t’as joué au Mahjong (ce qui ne manque pas de toucher le “chinois” en moi), mais ensuite tu es entré à Libé, ce qui n’était pas le meilleur moyen de gagner des millions! Mais je sens que ça va changer…
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