Il est temps sur ce blog de confesser mon défaut le plus évident: je ne suis pas un entrepreneur. Je connais le Net depuis des temps immémoriaux, j’ai frôlé la plupart des innovations apparues sur le réseau. Et jamais -JAMAIS- je n’ai su piger au moment idoine qu’il y avait moyen de se faire des millions de dollars en étant juste un brin réactif. Il est temps, donc, de confesser cette tare, de témoigner de mon absence totale d’intelligence entrepreneuriale. Il est temps que l’on étudie enfin dans les écoles de business du monde entier la litanie de mes aveuglements, le tempo de mes loupés, la succession de mes trous noirs. Bref, il est temps que des entomologistes de l’innovation dissèquent pour la postérité et l’édification des cybermasses tout ce qui fait de moi un sérial-loser de la nétéconomie.
Après l’épisode 1, où j’ai joué au Mah Jong au lieu de créer Yahoo, voici l’…
…Episode 2. Dans lequel le bloggeur pense aux filles et oublie de déposer un brevet sur la messagerie instantanée
Avril 1995. Me voici à Budapest, dans un laboratoire au bord du Danube avec une vue à se damner sur le Szabadsag Hid. Encore un stage, le tout dernier après cinq années d’études d’ingénieur, et avant de trahir la confiance des contribuables en optant pour un tout autre métier que celui pour lequel j’ai été formé à grands frais. Malgré la vue, je m’ennuie. Il faut lutter, faire du jiu jitsu avec les interminables minutes passées devant l’ordinateur à faire semblant d’avancer sur mon projet de stage.
S’ennuyer devant un ordinateur? Halte là , jeunes amis wifisés, asseyez-vous pour comprendre le contexte historique: en cette période lointaine où un futur président parlait de “pommes” et de “fracture sociale”, il est toujours impossible pour un étudiant de 22 ans doté d’un ordinateur connecté à l’Internet de passer le temps en draguouillant via MSN ou en expédiant à ses 1373 amis de MySpace les exploits du Social Supa Crew. La frugalité techno règne (et on n’était pas plus malheureux, voyez).
Certes, selon des revues comme Wired qui prospectivent à donf’, l’Internet permet déjà de converser avec quelqu’un à Tokyo, à Calcutta ou en Terre de feu, des vieux dinosaures empesés comme IBM vont crever et le jésuite Teilhard de Chardin est le gourou 2.0 de la matrix en plein seeding.
Sauf que pour causer par email, encore faut il connaître quelqu’un qui dispose d’un accès au Net. A l’époque, l’abonnement (via modem) en France coûte 150 francs pour 50h par mois. Nous sommes en 1995. En janvier 1999, un certain Laurent Fabius, sorte de baboeuf de la fracture numérique, réclamera même le forfait illimité à 100 francs par mois -par modem 56k, la connexion! Et puis, soyons clairs, cette vilaine technologie issue de l’empire américain a encore tout du vaudou. L’ermite de Ré Lionel J. n’avait pas encore prononcé son célèbre discours d’Hourtin où il incitait les françaises et les français à brûler leurs minitels. De plus, en ces temps barbares, l’idée d’expédier des bits de conversation à l’autre bout du monde n’est pas franchement naturelle. Même quand ils disposent d’un email, beaucoup de gens sont incapables d’y répondre dans la semaine. Pour s’encanailler sur le Net, il y a bien IRC, mais c’est un nid de geeks (pire qu’aujourd’hui, si si, c’est possible).
Fin de la parenthèse historique pour les jeunes. Donc, à Budapest, avec mon ordinateur et ma connexion au Net, j’ai deux vrais contacts capables de répondre à mes mails en moins de 8 jours:
1) une amie expatriée dans une université québecoise
2) un ami en stage à Paris dans un grand laboratoire.
A ce moment d’un récit par trop émotionnel, il est temps d’introduire un peu de rigueur scientifique. Pour démontrer que deux contacts emails, c’est insuffisant pour occuper ses journées, je vais faire appel à la loi de Metcalfe. Robert “Bob” Meltcalfe a dit: “L’utilité d’un réseau est proportionnelle au carré du nombre de ses utilisateurs (N²)”. Dans sur mon réseau perso d’emails, on est trois. Ce qui fait une utilité proportionnelle de 3 au carré, donc 9. Pour les allergiques aux maths, traduisons la loi de Metcalfe par “plus on est de fous, plus on s’écrit”. Et disons qu’une utilité proportionnelle à 9, ça fait pas bézef. Et, surtout, ça ne remplit pas mes journées.
Déprimé par cette preuve scientifique de ma misère communicationnelle, je me concentre un temps sur mon stage. Puis me revient à l’esprit un phénomène observé à l’université, juste avant mon départ en stage chez les magyars. Sur les ordinateurs de la fac, les étudiants avaient découvert un petit logiciel baptisé Phone, et en usaient pour converser entre eux en direct et en ligne. Mais, faut-il le rappeler, nous sommes avant le grand wired. Ce petit logiciel Phone ne fonctionne que sur le réseau interne de l’université et sur des ordinateurs baptisés Vax (avec le système VMS), hors d’atteinte de ma machine à Budapest. Et comme personne n’a chez lui de Vax avec VMS car le modèle d’entrée de gamme coûte grosso modo le prix d’un mois de thalasso, la façon dont les étudiants utilisent Phone n’évoque que très vaguement la frénésie de chat mondiale d’aujourd’hui: quelques dizaines d’entre eux s’amassent dans la même salle informatique, et, avec ce ce logiciel, peuvent chatter entre eux. Ils sont assis à deux mètres les uns des autres, et grâce à la magie de l’informatique, peuvent discuter sans la bouche. Les réseaux, encore balbutiants, n’avaient pas effacé la distance, mais ils économisaient déjà la salive. Le progrès est en marche.
A Budapest, je décide de trouver un moyen d’utiliser Phone pour communiquer en direct avec tous ces amis (surtout les filles) restés en France. Je me mets à programmer comme un vrai geek, l’oeil allumé, bastonnant mon clavier avec frénésie. Habité. Je découvre une commande de folie: telnet, ça s’appelle. Pour la faire courte, je peux taper telnet mon.universite.en.france et, hop, en route pour la joie, me voila connecté sur les ordinateurs du réseau de mon université, en France. Mais immédiatement, un nouvel obstacle se dresse: je ne peux décemment passer ma journée à attendre que quelqu’un se connecte sur ledit Phone pour lui faire “coucou”. Car, voyez-vous, les étudiants de l’époque préféraient s’ébattrent IRL qu’online, je sais, ça parait dingue. Et je n’ai pas que ça à faire d’attendre qu’ils cessent de lire à la bibliothèque, de suivre un cours ou de s’enfiler des bières au bar de la fac. J’ai aussi besoin de dormir la tête sur mon clavier.
Alors je programme un logiciel pour m’aider. Automatiquement, le soft récupère la liste des gens connectés sur Phone en France. Puis il la compare avec une liste perso où j’inscris le nom des jolies filles de mes amis. Le logiciel, infatigable, vérifie en permanence la concordance entre ces deux listes, pendant que je pionce sur mon clavier.
Si Sophie, Valérie, ou Gaëlle se connectent, ça fait BIIIIP et je me réveille pour leur parler. Ici, un exemple de BIIIIP.
Si Rodolphe ou Xavier se connectent, ça ne fait aucun bruit et je peux dormir.
Par souci de clarté et pour les esprits épuisés, voici un un croquis décrivant le mécanisme du système:

Les jeunes femmes qui découvrent mes “coucou” en temps réel sur leur écran en France depuis Budapest, transmis par ces tuyaux quasi magiques, poussent des petits cris émerveillés de joie. C’est le triomphe du nerd. Pour être tout à fait honnête, mon logiciel a tout de même un défaut: il ne fait pas BIIIIP quand mon maître de stage rentre dans mon bureau par surprise, au moment même où je dors la tête sur le clavier. Il me faut donc compléter mon software par un peu de hardware, comme décrit dans le schéma ci-dessous:

Je suis HEUREUX. Je viens de programmer le logiciel pour draguer les filles à distance et en direct. Et en plus, ce logiciel me réveille par un BIIIIP quand je dors sur mon clavier. Je l’envoie illico par email à mes amis en stage à Paris pour qu’ils puissent, eux aussi, draguer à distance et en direct les filles de l’université. Mieux: ce logiciel fonctionne aussi pour draguer à distance et en direct les mecs. Mon amie au Québec l’a installé sur son propre ordinateur et s’en sert pour harponner les garçons à l’université en France. C’est énorme, il est full-interopérable avec tous les sexes.
Je suis TRES heureux.
Alors, en ce jour glorieux, je passe des heures à chatter online. Puis le soir arrive, je téléphone à un ami français en stage dans la même université hongroise pour lui proposer de nous retrouver aux bains. S’ensuit un concert au Tilos Az A. Nous parlons, je crois, de l’importance pour la Hongrie de maintenir des entreprises nationalisées pour faire pièce aux visées impérialistes des pays de l’Ouest de l’Europe. Il m’affirme qu’il n’est pas opposé à la libéralisation du secteur des télécoms, mais plus réservé sur celle dans l’énergie, tandis que je m’insurge en défendant les positions inverses (ou vice versa). Et tu reprendras bien une Dreher?
Et mon stage s’achève. Je retourne en France. Plus besoin de ces interface techniques déshumanisantes, de ces flirts affadis par la technologie: à moi les soirées, les dîners, voire l’immense bonheur du Phone sur le réseau interne. J’oublie ces instants de fébrilité créative, voire d’extreme programming. Je zappe ce logiciel, je ne lui donne même pas de nom.
En novembre 1996, à peine un an plus tard, quelques étudiants israéliens crèent l’entreprise Mirabilis et mettent en ligne un logiciel baptisé ICQ. Il suffit de télécharger le programme, de se constituer une liste de buddies et, tenez vous bien, ça fait BIIIP quand un buddy se connecte. En quelques mois, plusieurs millions d’internautes ont installé le soft. En juin 1998, AOL rachète Mirabilis pour 407 millions de dollars. Aujourd’hui, les dizaines de logiciels de messageries instantanées, de Messenger à Jabber et Google Talk, sont utilisés par des centaines de millions de gens dans le monde et c’est un outil de base pour nombre d’entreprises. Des millions d’adolescents y déversent des “LOL”, des
et des !!! et il paraitrait même que d’aucuns usent de cet outil pour le cybersexe. Ca, j’y avais pas pensé.
En 2002, AOL obtient le brevet n°6,449,344 de l’United States of Patent Office pour ICQ. Le titre du brevet n’est pas “Système et méthode pour draguer à distance et en direct”, mais, un sobre “Système de communication”.
Et moi, ce jour là , j’ai dragué les filles. Et j’ai discuté des politiques hongroises de privatisation.
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Prochain épisode (le dernier et le plus triste): comment j’ai raté les blogs (et laissé le champ libre à Loïc Le Meur).
















12 comments ↓
Trop beau !
Ce serait intéressant de savoir (je pense aux fondateurs de JotSpot et de YouTube) si les israeliens du ICQ ont touché du cash, beaucoup de cash, ou juste des actions ? Bref, s’ils sont devenus riches IRL, ou sont restés coïncés des décennies ?
Tragique et non moins hilarant. J’espère que vous ne découvrirez pas le *futur* du web et oublierez d’écrire le 3° billet !
Et oui, et à l’époque, il y avait aussi la commande ‘talk’ sur les systemes UNIX…
Bah ! Combien d’autres ont été dans la même situation de “non-saisissement de l’opportunité” de se faire ch…r à bronzer aux Seychelles pour le reste de sa vie ?
Par contre pour les blogs, c’est plutôt un service rendu à l’Humanité de ne pas les avoir inventés si ça se trouve, non ? (Je dis ça à cause de Bertrand et Jack et les autres…)
:-p
L’évolution de la messagerie instantanée…
On peut considérer ce billet comme un clin d’oeil à l’évolution technologique, et principalement à la manière dont nos moyens de communiquer se sont améliorés depuis 10 ans. Presque tout le monde connait MSN, mais savez-vous comment tout à co…
Terrible !
La vie est parfois cruelle, et ses écueils profonds. Cependant il convient de ne pas se décourager, peut-être un jour seras tu l’heureux papa du fer à friser usb qui taille les patates en frites, ou du chauffe tasse-gps-rasoir électrisque-poupée gonflable…ne désesprère pas.
Terrible,
Ca me rappelle la fois où j’ai pas inventé l’eau chaude. Mais ne t’inquiète pas, car si tu n’as pas inventé grand chose, tu n’es pas le seul. Et puis tu n’as pas non plus inventé la bombe à neutrons ni Georges Bush… Comme quoi vider des demis (à l’UTC ?) fait avant tout de nous des démocrates et des pacifistes.
Allez, j’y retourne, c’est que je suis en pleine invention du web 4.0 (Ã base de pots de yaourts et de ficelles)
il n’y a pas à dire, l’écriture hypertexte, ça a vraiment de la gueule (même si la lecture de l’article, la notule, le post, le chapitre de ton prochain bouquin “comment-j’ai-préféré-la-vraie-vie-à -les-UV-et-les-business-plan” prend une plombe à lire).
ca sent la tonne de bookmark archivés depuis des siècles électroniques (ah, la société de l’information de lionel j.), un peu de mémoire déportée donc.
à lire la suivante
[...] (découvert en lisant le 2eme épisode de la Cyberlose que je vous recommande itou ) ) [...]
A cette époque je parlais aussi par talk à un pote aux States et échangeais des billets
d’humeur par ftp. Oui au siècle passé on disait billet d’humeur ou éditorial, pas encore blog !
Cette impression de passer à coté des “bons coups” me taraude aussi.
Un petit bouquin sympa sur cette période et la qu^ete du “prochain bon coup” (pas
forcément dans le business informatique, d’ailleurs): “une fille dans la ville” de Flore Vasseur.
(je te laisse chercher sur la boutique internet fondée vers 1995 par Mr Bezos…)
Comme je compatis
j’ai aussi vu arriver le html, mosaic, les chats, icq, et tous ces trucs la.
d-: C’est pas grand chose laissé à la posterité mais c’est toujours cela
Vu ce que cela coutait les connexions, y’avait interet à déjà commencer à gagner de l’argent pour payer le téléphone de nuit (connexion de 22.01 à 5.59 parce que c’était moins cher).
Je faisais quelques programmes mais surtout de l’animation de communauté virtuelles, et pour compuserve à ses débuts. Le gros avantage, c’est qu’on avait alors un compte subventionné cad qu’on ne payait plus QUE le téléphone (sic!)
La trace que j’ai laissé dans l’histoire du web, c’est que je suis le papa d’un smiley, le french kiss
éh oui ! Et à la même époque tu as oublié d’inventer flickr.com le jour où tu m’a envoyé par e.mail une magnifique photo de toi ( l’autoportrait dit “Portrait du Stagiaire en Bras d’Honneur” ).
Et j’en rajoute une couche dans la veine “anciens combattants” en précisant : non, il ne s’agissait pas de pièce jointe, mais d’un flot de caractères ASCII qu’il fallait ensuite copier-coller à la main et passer à la moulinette de uuencode.
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