Voila une nouvelle qui va rendre fous de bonheur tous ceux qui aiment tant la modernité et la réforme qu’ils sont prêts à tous bazarder en leur nom: l’université Paris-Dauphine va inaugurer quatre chaires d’enseignement financées par le privé. Une info curieusement passée presque inaperçue dans la presse, et pourtant fondamentale pour l’avenir de l’université française. Voici venu le temps des cursus co-définis avec le privé, comme l’admet Elyès Jouini, vice-président de Dauphine et cité par l’Express:
Ce sera un véritable partenariat : les entreprises auront leur mot à dire dans les programmes développés, leurs chercheurs, qui fonctionnent souvent en vase clos, bénéficieront d’un point de vue différent sur leur travail, et puis elles peuvent aussi espérer attirer à elle les meilleurs élèves des programmes
Pour cette première, on relève une chaire EDF du développement durable (avec des morceaux de nucléaire dedans) ou encore une chaire “risque santé” avec les AGF (kicéki gère mieux les risques santé, mmmh, pas la Sécu, non non non nooon!). On attend avec impatience la chaire “Histoire de la littérature” financée par XO, avec des programmes enfin expurgés de toute ces conneries sur le style, les auteurs du XIVème siècle et les vieux machins qui ne se vendent pas.





5 comments ↓
Le financement privé de l’enseignement supérieur et de la recherche n’est pas un mal en soit. Je rappelle que Harvard ou le MIT sont des entreprises privées. Je ne crois pas que les étudiants s’en plaignent… En France, l’ESPCI est depuis sa fondation étroitement associée aux intérêts industriels, ce qui n’a pas trop gêné les étudiants de Pierre et Marie Curie, Langevin, Charpak ou de Gennes… (pour les lecteurs qui s’intéressent à toutes ces questions, je peux renvoyer à la lecture du petit bouquin de Dominique Pestre, “argent, science et politique”). Pour ma part, je suis un sociologue financé par le privé, ce qui me donne une liberté bien plus grande que certains de mes collègues fonctionnaires. Cela ne signifie pas que le financement privé soit la panacée, ni que tout aille bien (loin de là , surtout depuis une vingtaine d’années…). Mais il ne faut pas diaboliser a priori ces modes de financement.
Ce dont il faut plutôt s’inquiéter, c’est la façon dont sont organisés ces financements (en particulier, l’autonomie des chercheurs et des enseignants peut être assuré par la diversité des sources de financement, or c’est très loin d’être le cas en France). Dans le cas de Dauphine, qui n’est pas réputée pour être un foyer de gauchisme révolutionnaire, je doute que ces chaires changent beaucoup de choses…
Ce qui est plus inquiétant c’est : 1) la financiarisation de ces financements (non, ce n’est pas une tautologie); 2) leur application bêtement idéologique au système français dans son ensemble. Hélas, avec nos “libéraux”, c’est bien le chemin que l’on semble prendre.
Bien cordialement,
EL
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Harvard et le MIT, comme de nombreuses universités américaines, sont des “non profit”, où je me trompe? Pas des entreprises privées à but lucratif. La nuance me semble de taille. Ensuite, je suis d’accord avec vous: le “privé” en soi n’est pas le diable. Mais dans le cas de Dauphine, je suis tout à fait gêné par la “codéfinition” des programmes, qui implique évidemment un manque d’autonomie de la part des chercheurs et enseignants… Le livre de Dominique Pestre est tout à fait passionnant pour aider à relativiser les oppositions public-privé (et d’autres lieus communs) -et ainsi mieux comprendre là où il est important de résister.
Caveat EmptorÂ
La nuance entre Harvard, le MIT, et une quelconque “for profit organization” tient dans l’impossibilité qu’ont les premières de distribuer des dividendes à des actionnaires. Cela ne les empêche nullement de viser le profit. Pour le dire très rapidement, les nonprofits sont soumises aux mêmes “tentations” qu’une grosse entreprise familiale. Pas besoin d’être une SA pour chercher à faire du pognon, et on a déjà vu beaucoup d’associations “à but non lucratif” oublier leurs objets pour satisfaire les ambitions de leurs dirigeants (et en particulier leurs ambitions pécuniaires). Sans aller jusqu’à ces dérives, Harvard comme le MIT cherchent également à maximiser financièrement leurs investissements. Ce qui ne les empêche pas, dans le même temps, d’être des organisations de recherche et d’enseignement supérieur de très haut niveau.
Ou plutôt ce qui ne les empêchait pas, car les choses pourraient changer. En effet leur statut les protège évidemment d’une financiarisation directe, mais pas des effets indirects de la financiarisation de l’économie. Il y des pressions de plus en plus fortes visant soumettre ces institutions aux impératifs marchands. Les formes de gouvernance de ces institutions peuvent évoluer vers une plus grande “marchandisation” (ainsi le nouveau CEO de la Harvard Management Company, Mohamed A. El-Erian, est un ancien du gestionnaire de fonds PIMCO, pas exactement une entreprise philanthropique), et les dons qui leur sont faits changent de nature, perdant peu à peu de leur “gratuité” (à ce sujet, et plus généralement à propos des évolutions affectant la philanthropie américaine, je peux conseiller la lecture de Abélès M., 2003, “Nouvelles approches du don dans la Silicon Valley”, Revue du Mauss, 21, pp. 179-197). Si ces évolutions se poursuivent, alors le côté “non profit” de Harvard comme du MIT deviendra vraiment symbolique…
Quant à la codéfinition des programmes de Dauphine, là encore il faudrait voir comment tout cela s’organise concrètement, et quelles sont les visées des enseignements de Dauphine. Difficile de se prononcer a priori. Mais dans une fac qui abrite Pascal Salin, je doute sincèrement que les étudiants voit une quelconque différence avec l’arrivée des AGF.
L’école faisait des citoyens, elle fera désormais des consommateurs. Comme quoi, Friedman pouvait mourir l’esprit serein.
Sauf erreur de ma part, personne n’a jamais été obligé de s’inscrire à Paris-Dauphine ? Il me semble que, comme l’université Léonard de Vinci, ces universités pratiquent sélection et tarifs libres à l’entrée : donc, les étudiants de ces universités savent bien qu’ils ne sont pas de simples usagers du service public. Ils choisissent cette université pour bénéficier d’un service autre que celui proposé à l’université.
Donc, quel est le problème que l’enseignement dispensé à Dauphine soit orienté ?
D’accord avec les précédents commentateurs… Pourquoi voir forcément le diable dans ce type de partenariat? Il ne s’agit pas pour Dauphine de s’agenouiller devant le grand capitalisme et de courber l’échine devant des entreprises qui dès lors dicteraient leurs programmes, mais bien de disposer via ces chaires de moyens financiers accrus pour délivrer un enseignement de meilleure qualitén moyennant, un droit de regard sur les programmes. Mais certainement pas d’un contrôle. Les enseignants de Dauphine et des grandes écoles sont suffisamment sourcilleux pour ne pas vouloir se laisser dicter leur conduite …
Entre nous, vu le manque de moyens criant dont souffrent nos universités, elles auraient tout à gagner à travailler sur ce type d’accord, ou au moins à y réfléchir, sans se méfier systématiquement du monde de l’entreprise. S’il n’est pas question d’admettre que les besoins des entreprises puissent guider les programmes de l’université, une voie médiane est peut-être envisageable. Et qui peut nier que les universités ne manquent pas d’argent?
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Cher Antoine,
en l’espèce, il est vrai qu’il est délicat de se prononcer sur le fond de l’affaire sans avoir sous les yeux le texte du contrat qui va lier Dauphine à ces entreprises. C’est à ce niveau, évidemment, que l’on peut jauger si oui ou non il y a abus. En revanche, je trouve l’argument du manque de moyens trop léger: personne évidemment ne peut contester la paupérisation de l’université, mais se contenter d’y répondre par l’ouverture au privé sans condition aucune me parait pour le moins une capitulation en rase-campagne. Anyway, parions que la campagne présidentielle sera l’occasion de nombreux débats sur ce thème, et tant mieux.
Caveat Emptor
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