BHL et les médias, deux grands cadavres à la renverse

bhl5_01.jpgBHL réfuté, BHL moqué, BHL humilié. L’exercice serré de fact checking réalisé par les camarades de Rue89 sur la copie de deux pages de “choses vues” en Géorgie par Bernard-Henri Lévy publiée dans le Monde a tout pour délencher une émeute de blogs. Tout y est: un intello médiatique, un média établi et une dégelée administrée par un site web. Le kif absolu pour qui veut se déchaîner sur les puissants menteurs du vieux monde enfin défiés par les médias numériques du nouveau.

Le pitch de l’affaire? Bernard-Henri Lévy s’est envolé dans le Caucase vérifier si la soldatesque russe était bien un ramassis de pillards en pleine vendetta contre la liberté. Après un minutieux examen de la situation, il en conclut que la soldatesque russe est bien un ramassis de pillards et il le raconte dans le journal du soir (en prenant de la place pour le faire, beaucoup de place). Illico, trois journalistes de Rue89 décrochent leur téléphone et vérifient point par point les “choses vues” de BHL grâce aux témoignages de personnes qui l’accompagnaient. Et le résultat n’est pas joli à lire.

Faut-il en conclure, comme le fait André Gunthert en faisant un parallèle avec la bronca sur l’affaire Siné, que “le juge, aujourd’hui, c’est le web”, car il semble “capable de modifier les grands équilibres médiatiques”?

L’analyse est séduisante -presque réjouissante- si elle n’était partielle. Quelques années dans ce métier suffisent à se rendre compte, effectivement, de l’incroyable complaisance avec lesquels les médias accordent une attention démesurée aux moindres pulsions d’expression d’une série d’intellos cumulards, de BHL à Jacques Marseille.

C’est le cas à Libé, où une simple recherche sur le site du journal crache des kilomètres de copie signée par BHL. Ce qui n’empêche pas une partie largement majoritaire de la rédaction de moquer avec dureté le bonhomme pour sa légèreté et sa fatuité.

Ce paradoxe est un terrible symptôme de la maladie chronique de la presse française, où la posture et les paillettes priment avec régularité sur le sérieux. Individuellement, l’immense majorité des journalistes vénèrent l’exactitude des faits,  méprisent les ramenards et souffrent de la place accordée à une brochette de penseurs approximatifs. Mais il en va autrement une fois noyés dans le collectif d’une rédaction, avec son lot de pulsions grégaires, de soumission aux habitudes, de micro-renoncements suscités par la fatigue, la lâcheté ou le calcul. Un journal, c’est aussi une entreprise. Et l’entreprise n’est pas l’endroit rêvé pour que s’épanouissent le courage et l’honnêteté.

Le remède à cette gangrène n’est pas l’Internet, mais plus prosaïquement le journalisme, une fois celui-ci débarassé des crasses d’un marketing salonard. Et ce journalisme là, il s’exerce aujourd’hui en France plus facilement dans un média tout neuf -web ou pas-, moins vulnérable à ces virus. Même s’il est fondé par d’anciens journalistes du “vieux monde”, comme l’est Rue89. Ce n’est pas une fatalité, et cela doit changer si les médias disposant aujourd’hui de la plus forte audience veulent survivre. Ou, plus sûrement, s’ils veulent éviter, comme BHL ou le PS (le grand cadavre à la renverse du dernier opus du reporter imaginaire de Gori), de cumuler l’omniprésence et le mépris.

—-

D’où tu parles, camarade? Quand on bosse à Libé, on n’échappe pas au BHL, actionnaire du titre à hauteur de quelques dizièmes de % du capital.

3 comments ↓

#1 tj on 08.23.08 at 4:47 pm

Oui BHL est un sot, un zéro qui ne peut se multiplier; mais non les médias numériques ne sont pas (forcément) plus crédibles.

On fait se qu’on veut derrière un clavier et il ne suffit pas de démasquer un BHL pour être Vidal-Naquet. Beaucoup de fatuité et de bonheur d’être soi-même dans les “médias numériques”

#2 Nuer on 08.25.08 at 12:12 pm

Il sera intéressant de relire Deleuze à propos de BHL http://www.generation-online.org/p/fpdeleuze9.htm

#3 castor on 08.27.08 at 3:47 pm

“Ce paradoxe est un terrible symptôme de la maladie chronique de la presse française, où la posture et les paillettes priment avec régularité sur le sérieux.” Oh que je suis d’accord ! Et malheureusement, à mon avis ce n’est pas vraiment près de changer.

Par contre, ces derniers temps, j’ai peur que rue89 ne tombe dans l’exces inverse, le “populisme journalistique”, et ne devienne un second lepost.fr, ou l’on parle de tout et n’importe quoi, manière d’occulter l’important. On verra…

Leave a Comment