Faut-il transformer les titres de presse en fondations, en non-profits à l’anglosaxonne? A l’heure où la chronique médiatique s’enrichit chaque jour d’un nouveau plan social, de ventes en chute libre et de perspectives publicitaires en berne, la formule séduit aux Etats-Unis et en Europe. Avec des arguments-chocs: l’indépendance vis-à-vis des annonceurs, l’absence d’actionnaires -privés ou publics- tentés d’influer sur la ligne éditoriale pour servir leurs propres desseins. Et l’affichage symbolique d’un média destiné à servir le public, et uniquement celui-ci, sans compromis.
J’ai beaucoup de sympathie pour cette idée. Mais à certaines conditions. Il ne s’agit pas seulement de compter sur quelques mécènes aux poches profondes pour arroser à fonds perdus jour après jour une clique de journalistes sûrs de leur compétence. Et dont la propension à claquer des millions est inversement proportionnelle à leur faculté à attirer des lecteurs. Il ne s’agit pas non plus, comme le suggèrent certaines voix en France suite aux annonces de Nicolas Sarkozy, de bâtir des fondations pour siphonner sans contrepartie l’argent de lecteurs et de philanthropes pour remplir les caisses de journaux demeurant des entreprises capitalistiques classiques.
La seule voie convaincante est celle de fondations avec endowment (dotation, en VF), comme le pratiquent déjà certaines universités américaines: la fondation dispose d’un capital placé, et seuls les intérêts sont dépensés pour l’activité quotidienne. L’endowment est le garant de l’indépendance et assure un financement pérenne. Dans le cas de la presse, il s’agit de payer les journalistes (et plus largement les contributeurs), les frais d’enquêtes et de reportage, la mise en ligne et le développement d’un site web. Un site web en libre accès, et sans publicité.
Ce modèle devient envisageable grâce au Web: la distribution physique d’un journal impose des coûts unitaires fixes et élevés, de l’impression à la distribution. Il est impossible de le distribuer gratuitement. Un journal en ligne, en revanche, n’a pas la même économie: l’essentiel des coûts -importants- est supporté en amont et varie peu en fonction du nombre de lecteurs/internautes. Si Rue89 dépense plus d’argent (en infrastructure informatique) quand il est lu par un million de personnes que pour 500 lecteurs, la différence est marginale au regard du coût de la recherche et mise en forme de l’information.
Tous les modèles économiques expérimentés aujourd’hui sur le Web montrent leurs limites. Le site du New York Times, dont les revenus proviennent de la publicité, ne dégage que 20% de la somme nécessaire à financer la rédaction du titre malgré ses 20 millions de visiteurs par mois. Le financement par la publicité induit aussi une forme particulière d’information, car les annonceurs aiment placer leurs pubs dans un environnement qui leur sied: positif, peu politique et à vocation commerciale. Le financement par la publicité est bel et bien la raison de la floraison de suppléments mode dans tous les journaux, et de la progressive disparition de l’enquête sociale.
Les sites payants, pour leur part et indépendemment de leurs difficultés à convaincre des abonnés, butent sur un écueil important: réservés à certains, ils pâtissent de l’obscurité de l’accès restreint. Pas de liens, peu de citations, ils ne participent que peu à la conversation de l’Internet et n’alimentent pour l’essentiel que leurs lecteurs déjà convaincus, sans espoir de toucher de nouveaux publics.
La fondation aurait les avantages du payant -l’indépendance vis-à-vis de la publicité- en ajoutant ceux du Web: la circulation, l’ouverture et le libre accès. Et sans actionnaires. Rien n’empêche d’ailleurs de compléter cette offre web par un journal papier qui, lui, serait payant pour financer son impression et sa distribution, et pourrait apporter des revenus complémentaires. Destinés à alimenter l’endowment, par exemple.
Cette formule demande une mise de départ importante, sans contrepartie ni retour sur investissement, à la mesure de l’investissement rédactionnel envisagé. Ce capital serait le fruit de mécènes, bien sûr, mais aussi des dons des lecteurs motivés par un tel projet à visée citoyenne. De façon très prosaïque, rappelons que les dons aux fondations sont largement déduits des impôts, à hauteur de 60%.
Dans une tribune signée dans le New York Times, David Swensen et Michael Schmidt chiffrent la somme nécessaire pour transformer le quotidien américain en fondation à 5 milliards de dollars. Placés à 5% par an, en évitant les actions des fabricants d’armes et autres subprimes, cela assurerait 250 millions de dollars de revenus annuels.
Pour un média de taille plus modeste, qui dépenserait par exemple un million d’euros par an pour démarrer, avec une rédaction de quelques dizaines de journalistes correctement payés, il faudrait 20 à 25 millions d’euros. A peu près la somme déjà engloutie par Edouard de Rothschild dans Libération, sans pour l’instant que cet argent garantisse le futur du titre. N’est-il pas temps d’étudier avec sérieux cette idée?
D’où tu parles, camarade? Je suis journaliste à Libération, aujourd’hui responsable de libelabo.fr, la partie audio & vidéo du site web du quotidien.
Crédit photo: DRB62, sur Flick.com
















2 comments ↓
l’approche est intéressante; cela revient à contourner certes les contrôles étatiques comme les censures économiques mais finalement, ce n’est que le dévoiement de l’idée ancienne (que le temps passe vite) du service public, sans l’obligation de l’impôt. Qui veut donne; la garantie de l’indépendance résidant dans la multitude des apporteurs de fond. Et l’information de devenir un bien d’utilité collective..héhé.
C’est dingue comme le système apprend à s’autocontroler en biaisant avec ses propres règles.
Salut
Effectivement, mais ça ne réglera pas le problème de la connivence entre journalistes et médias… et l’autocensure à la place de la censure.
voyez http://www.censures.tv
Amitiés
Stéphane
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