Pierre Arditi voit des capitalistes partout

Les anti-hadopis sont des ultralibéraux, des vilains capitalistes, des adeptes du renard libre dans un poulailler libre. En ces temps de crise économique mondiale, l’argument est le dernier contre-feu à la mode des défenseurs de la loi voulue par Nicolas Sarkozy et une partie des filières culturelles: « Blum, réveille-toi! » clame Denis Olivennes, ex-patron de la Fnac, en assimilant tous les opposants à la loi Création et Internet à des  «avocats du capitalisme sauvage» … Ces naïfs tournent le dos au combat contre « l’ordre marchand», chantent en canon Arditi, Gréco, Piccoli et Le Forestier dans leur lettre ouverte de rupture avec le Parti socialiste.

L’affaire est entendue: peu importe si la loi Hadopi renverse la charge de la preuve, propose de mettre des logiciels espion et au final risque fort de ne rien changer à la situation, c’est… une loi. Le triomphe de la Régulation. Contre la Jungle. Tu ne veux pas d’Hadopi? Tu prônes la licence globale? Sors de ce corps, Fritz Bolkestein!

Cette dialectique frise le gag. Cette loi vise à une chose et une seule: éradiquer le partage d’oeuvres pour rétablir ce que les juristes appellent “droit exclusif” en propriété intellectuelle. Le droit exclusif, c’est la faculté pour un titulaire de droit sur une oeuvre d’autoriser ou d’interdire son usage, sa copie, afin d’en tirer un profit.

Ce droit exclusif rapproche les oeuvres immatérielles des objets physiques: ils s’échangent, se vendent, se négocient, entres acteurs privés. Le droit exclusif crée un marché au sens classique: un endroit où l’on vend et achète des objets et des services rares.

“Bonjour, madame la marchande. Combien c’est votre pomme?
-3 euros
-Ah ben non, c’est ben trop cher.
-Je vous en vends 3 pour 5 euros.
-D’accord, alors”

Si les pommes pouvaient se dupliquer à l’infini en quelques clics, on imagine le cirque pour la pauvre marchande, qui verrait son marché tout salopé. Voilà bien le credo des Hadopistes: par la magie d’une volée de lettres recommandées, de milliers de coupures d’accès au réseau et d’une Régulation idéalisée, retrouver la matrice du marché de proximité avec sa vendeuse de pommes. La ministre de la Culture Christine Albanel l’a répété à de nombreuses reprises à l’Assemblée nationale, sa loi ambitionne de favoriser l’offre légale, le contrat, le marché de la culture. Tout le reste -diversité culturelle, accès aux oeuvres, création- doit en découler comme par magie. Cette logique est aussi au coeur du livre Le piratage, c’est le vol de Denis Olivennes.

Pur fantasme. Les Hadopistes omettent tout un pan de la propriété intellectuelle, qui ne peut se réduire au seul droit exclusif et au commerce “classique” de la culture. Personne n’interdit la copie d’un morceau depuis un CD sur son disque dur, l’enregistrement d’un film qui passe à la télé. Pas d’autorisation à demander, pas de droit exclusif.  Mais une copie légale… et un financement indirect, via une dîme perçue sur les supports permettant la copie, comme le CD vierges ou les DVD. Depuis 1985, les radios diffusent les chansons qu’elles veulent, toujours sans quémander une autorisation. Liberté de diffusion… en échange d’un pourcentage de leur chiffre d’affaire. Cela fait longtemps que le droit d’auteur, défendu comme “un droit de l’homme” par Arditi et autres figures autoproclamées “de gauche”, a été amendé pour trouver d’autres leviers de financement de la création face à la copie et au partage, inhérent aux oeuvres de l’esprit et à l’immatériel et qui posent peu de soucis aux économistes spécialistes du marché de la pomme.

C’est bien pour cette raison que les tenants de la licence globale, de la contribution créative ou de tout autre moyen de financement de la création compatible avec l’échange d’oeuvres via l’Internet proposent… une autre loi. Une Régulation itou. Pas une Jungle. Mais celle-ci acte le partage de la création, lui trouve même des vertus démocratiques et culturelles. Et tous ces ultralibéraux déchaînés osent même s’attaquer à la caisse des fournisseurs d’accès internet, en suggérant de les taxer. On imagine la joie de Thatcher face à un tel dessein.

«En faisant échec au vote de cette loi à l’Assemblée vous nous avez adressé un message de rupture. Par la présente, nous en accusons réception», écrivent Arditi et ses camarades dans leur missive au PS accusé de soutenir un «capitalisme débridé».

Ultralibéraux, les anti-hadopi? Sans doute bien moins qu’Arditi, qui plaide pour une Régulation… afin de restaurer le marché. Jolie confusion. Et cela, on en accuse réception aussi.

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12 comments ↓

#1 Fil on 05.07.09 at 1:31 pm

L’ultralibéral c’est l’autre. Le producteur qui plaidait pour Hadopi sur France 3 l’autre soir insistait face à Philippe Aigrain, en disant en gros : “avec la contribution créative vous n’allez pas pouvoir générer 50, puis 100, puis 150, puis 200″. Comme si la poche du gogo^H^H^H^Hpublic pouvait, elle, produire ces 50, 100… 200.

#2 Emmanuel on 05.07.09 at 4:19 pm

On peut inverser la situation. C’est l’artiste qui vient voir la pomme (Apple)

“Bonjour, madame la pomme. Vous la vendez combien ma chanson?
-0,99 euros
-Ah ben non, c’est pas assez cher.
-Ben si mais je peux vous en vendre 3 pour 2 euros.
-D’accord, alors”

#3 Philippe Axel on 05.07.09 at 5:40 pm

Et bien en voilà un Florent en forme ! ;-)
Excellent.

#4 Zerodarkstar on 05.08.09 at 12:01 am

Cela fait du bien de lire un article intelligent sur les tenants et les aboutissants “idéologiques” de la loi Hadopi!

J’espère que Martine Aubry, ou un des vaillants députés qui pourfend le projet de loi dans l’hémicycle, passera par ici et y puisera quelques idées (avec vot’ permission d’auteur cela va d’soi^^) pour répondre à cette lettre ouverte qui a fait bien plus de bruit que celle à l’initiative du producteur de cinéma Paulo Branco, qui lui est contre ce projet !

Bonne continuation!

#5 Laurent Mauriac on 05.09.09 at 3:28 pm

Gonzales pas d’accord avec Arditi:

“Moi j’encourage le téléchargement parce que ça diffuse la musique plus loin”

Voir la vidéo en bas de cet article:

http://www.rue89.com/2009/05/09/27-heures-de-gonzales-live-pour-entrer-dans-le-guinness

#6 philippe on 05.09.09 at 9:34 pm

Bonjour Florent & lecteurs,
Moi, ce qui m’interpelle, lorsque je lis toute cette littérature sur Hadopi, c’est l’évidence de l’échec de cette loi. Et cet échec assuré, M. Sarkozy et sa ministre de paille ne peuvent l’ignorer, non ?

Je pense qu’avec tous ces conseillers, médiateurs, éminences grises ou bleues néocons, ils ont bien dû toucher du doigt l’absurdité technologique qu’ils sont en train de faire passer au chausse-pieds. Et encore, je ne suis pas juriste, mais je suis sur que là aussi il y a de quoi crier au ridicule.

Alors, pourquoi ? Quel est le but ? C’est un concours de zizi ? C’est pour montrer que l’assemblée, l’europe, le pouvoir judiciaire, la constitution (et la présomption d’innocence), tout ça, et même l’internet, c’est plus petit que le zizi de Nicolas ? C’est pour dire que si t’es pas au Fouquet’s, t’es à Fleury, et que la loi maintenant c’est ça ? Non là, si quelqu’un a une idée… merci.

Ou alors ils y croient vraiment et je ne sais pas si ce n’est pas plus flippant.

#7 Claude on 05.11.09 at 9:34 am

Je suis très heureux d’avoir lu ce post apportant un peu de fraîcheur à une atmosphère lourde de sens.

cordialement

#8 Cédric on 05.15.09 at 10:29 pm

Voir aussi une réponse intéressante du compositeur Pierre Sauvageot à Arditi et ses amis sur Rue89 :
http://www.rue89.com/2009/05/06/etre-de-gauche-ce-nest-pas-sopposer-au-partage-sur-internet

#9 Cédric on 05.15.09 at 10:33 pm

et voir aussi
- ce que pense d’Hadopi le talentueux DJ compositeur Sébastien Devaux aka Agoria : http://pisani.blog.lemonde.fr/2009/05/13/loi-hadopi-le-mauvais-exemple-francais/
– et ce qu’en dit l’incontournable Francis Pisani :
http://pisani.blog.lemonde.fr/2009/05/13/loi-hadopi-le-mauvais-exemple-francais/

#10 dudytom on 05.18.09 at 2:14 pm

Merci pour cet article!

J’avais lu votre livre il y a deux ans et je dois avouer qu’après avoir un peu étudié la question (notamment grace à vous), il était difficile de ne pas avoir envie de s’étrangler devant les arguments usés et anachroniques des pro-hadopis (dont Pierre Arditti qui m’a franchement déçu sur ce coup)… On peut d’ailleurs mesurer deux fractures dans cette histoire, une fracture numérique ou technologique liée au concept d’immaterialité de la musique mais également une fracture générationnelle qui rend plus difficile la compréhension du problème par nos ainés députés.

Votre article fait du bien, malheureusement, la loi est passée et même si on peut douter de sa future application dans l’immédiat, nous perdons encore du temps, du temps pendant lequel les artistes ne touchent toujours rien, ou si peu…

Au plaisir,

Cordialement,

dudytom

#11 Killing Joke on 08.05.09 at 12:20 pm

Arditi, Picoli, mais en quoi l’avis de ces tristes substrats de la gauche caviar peuvent-ils avoir la moindre importance ? Ces gens font partie depuis longtemps de la machine marchande, ils sont les rentiers du Spectacle tout comme les ultralibéraux qu’ils prétendent dénoncer.

Arditi, pauvre con, ton avis m’indiffére, tu ne sais tout simplement pas de quoi tu parles. Il faut interroger un artiste de label indépendant ou un intermittent du spectacle, pour savoir ce que le monde de la Culture pense de Hadopi. Certainement pas quelques vieilles rombières effarouchées et totalement larguées comme ces quelques fades clowns spectaculaires. La gauche, le public, internet et même la culture, méprisent ces gens.

#12 U.H.M. on 08.05.09 at 6:11 pm

Arditi, Picoli, tout ça en effet c’est de la gauche caviar, en ce sens qu’elle appartient à la néoaristocratie composée des capitaines d’industries culturelles ou télécoms, des gestionnaires des multinationales (l’engeance Dassault – Pinault – Bouygues etc.), les dirigeants des grands médias (qui appartiennent aux précédents), les médiacrates qui relaient le discours du pouvoir (tel philosophe de plateau télé, tel directeur de collection, etc), les cabinets ministériels, les banquiers et les lobbyistes. Cette néoaristocratie a partagé les mêmes bancs dans les grandes écoles, et le même formatage intellectuel. Cette néoaristocratie est composée des rentiers et des promoteurs d’un système désincarné qui répand la prolétarisation tous azimuts, toutes couches sociales et CSP confondues.

Hadopi n’est que la dernière production en date du cerveau unique de cette néoaristocratie. La prochaine séquence est baptisée Loppsi. Et elle comporte le même petit détail que la loi Hadopi : la surveillance du web. Le contrôle. Le délire dystopique de la sécurité totale et du risque zéro. La propagande néoconservatrice alliée au cynisme marchant ultralibéral, voilà de quoi procède cette engeance.

Il n’est plus question de clivage “gauche – droite”, mais de l’affrontement entre “sécuritaires” et “libertaires”. Et ce mot, “libertaires”, ne désignera plus, ou plus seulement, les mouvements anarchistes, mais également tout esprit libre refusant le formatage, le marketing et la mise en ordre concurrentiel et rentabiliste. Ces individus viendront de tous les bords, gauchistes déçus du centre gauche et moquant les caricatures communistes et trotskystes, écolos conscients, libéraux classiques, anars de gauche, anars de droite, et ils n’auront rien à voir, mais alors rien à voir, avec de pauvres types comme Piette Arditi ou Michel Picoli. Que ces gens s’enferment dans leurs vastes maisons et leurs grands conforts de bourgeois bohèmes et de saltimbanquiers, ils ne comprennent plus rien depuis un moment, et risquent seulement de faire partie des dommages collatéraux.

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