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freeIl est bon, parfois, de réhabiliter la gratuité.  Invité vendredi à donner ma lecture du livre Free de Chris Anderson dans l’émission Place de la Toile sur France Culture, je me suis fait pourtant surprendre par l’horloge, prenant sans doute trop de plaisir à accompagner le rédacteur en chef de Wired dans sa provocation jouissive.

J’ai eu le temps de louer un livre stimulant dont le mérite principal est de démystifier le fantasme en vogue de la gratuité destructrice. Ce livre rappelle les fondamentaux du numérique, bien sûr, et notamment le coût marginal proche de zéro qui bouleverse tant d’habitudes et secoue l’économie des paresseux biberonnés à la rareté du monde matériel. Mais Anderson rappelle aussi que gratis pour le lecteur/consommateur n’implique pas le dénuement des créateurs & producteurs, ce qui n’est pas trivial à en croire les piaillements de professionnels ou de politiques assénant la ridicule interpellation “Si c’est gratuit, comment va vivre le créateur?” . Dans son livre, Anderson énumère -parfois avec un peu de légéreté- une série de modèle économiques assurant le financement d’une activité in fine délivrée gratuitement au consommateur, de la classique publicité (les annonceurs paient) au freemium (95% des utilisateurs sont free, 5% banquent pour quelques fonctions premium), en passant par les subventions croisées (un produit gratuit nécessite pour en jouir l’achat d’un autre produit).

Lors de l’émission, j’ai aussi eu le temps de signaler qu’Anderson, en archétype du Californien hype, zappe largement le rôle de l’Etat et de la mutualisation fiscale dans sa démonstration. C’est pourtant fondamental: cela fait bien longtemps que l’importance sociale de certains biens, matériels ou immatériels, justifie l’impôt ou la redevance comme source de financement principale ou partielle. La santé gratuite en France n’implique pas le bénévolat des infirmières et des médecins. La gratuité de Radio France ne fait pas de ses journalistes des crève-la-faim. L’impôt, l’Etat, mais aussi la loi ont un rôle crucial dans l’organisation de la gratuité. Sans loi, la copie privée -le droit pour tout un chacun de copier une chanson ou un film pour son usage privé- ne serait pas compensée par une redevance sur les supports vierges, CDs ou baladeurs numériques. Dans le monde de Chris Anderson, les modèles économiques ne sont l’affaire que des des seules entreprises. C’est un monde qui n’existe pas.

Mais la fin de l’émission m’a surpris et et il manquait un point important à mes commentaires rapides sur ce livre. Chris Anderson n’y traite pas de l’impact du mode de financement sur l’éditorial ou le type de “production” lui-même. Le Californien fait preuve d’une certaine naïveté face à ces différents modèles, comme s’ils étaient indifférents et n’influaient que sur le compte de résultat de l’entreprise. Or il n’en est rien: le mode de financement d’une activité induit ses propres contraintes sur ceux qui en vivent. La publicité impose ainsi une certaine forme de “production”. Wired, le magazine dirigé par Anderson et gorgé de pubs qui assurent la majorité de son chiffre d’affaire, le démontre à longueur de colonnes: objets high-tech mis en page plein pot, graphisme proto-publicitaire… sans même parler de corruption, il y a de quoi satisfaire des annonceurs toujours heureux de coller leurs pubs à côté de contenus accueillants, modernes, positifs et joyeux. La presse féminine illustre de la même façon l’influence indirecte de la publicité sur le type de sujets traités.  Les médias, même s’ils ne sont pas la seule activité où ce phénomène apparait, symbolisent le rôle du type de financement dans les choix de “production” : Arte (impôt) ne diffuse pas les mêmes programmes que TF1 (pub et produits dérivés), 20 minutes (pub) ne cherche pas le même public que Mediapart (abonnement et paiement direct par le lecteur).

A ce titre, le choix d’un modèle économique est aussi un choix éditorial.

D’où tu parles, camarade? A Libé, où j’émarge, nous sommes évidemment confrontés à ces questions d’interactions entre mode de financement (achat par le lecteur, publicité, subventions…) et choix éditoriaux à chaque instant. Et ce n’est pas un hasard si on cherche à multiplier les sources de revenus -paiements papier et en ligne, publicité etc… Cela n’est pas uniquement une question d’équilibre économique, mais aussi une affaire de liberté éditoriale.

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10 comments ↓

#1 JP Vigouroux on 09.13.09 at 12:08 am

Intéressant billet et je suis entièrement d’accord avec toi sur le fait qu’il ne faut surtout pas rejeter en bloc l’idée de gratuité sous prétexte que c’est la mode en ce moment de redouter ce modèle.
Mais qui, dans le domaine de la production/diffusion d’info, a aujourd’hui ne serait-ce qu’un début de semblant de piste pour financer une équipe de journalistes ?

#2 Cedric on 09.13.09 at 8:30 am

@JP Vigouroux : c’est tout le problème. Les modèles économiques de la gratuité sont adaptés à ce qui n’est pas industriel, à ce qui ne nécessite pas de grandes équipes.

Or la presse quotidienne, par sa complexité et la multitude de métiers nécessaires pour sortir un journal tous les jours, est une industrie dont il faut payer les salariés.

Tous ces modèles sont valables pour de petites structures, mais au delà de 20, 30 gonzes, pas sûr que cela fonctionne.

#3 JP Vigouroux on 09.13.09 at 10:10 pm

@Cédric : comme tu le sais je bosse en PQR, dont le métier base est de collecter/diffuser des infos locales. Et ça, avec une rédaction “light”, je ne vois pas comment on peut continuer de le faire… Tu peux miser sur une petite équipe pour couvrir une ville, et encore, mais pas un département. Surtout, tu ne peux pas collecter cette info si tu n’es pas sur le terrain. AMHA il faut faire payer au moins une partie du contenu. La question étant alors : qui est prêt à payer pour de l’info locale ?

#4 Stéphane Barbey on 09.14.09 at 5:17 pm

Anderson vante les vertus du gratuit, mais son livre reste payant : pas folle la guêpe ! La démonstration eût été net-tement plus convaincante si Chris avait gracieusement dispensé les fruits de ses réflexions.

#5 Alain Pierrot on 09.15.09 at 2:52 pm

Et si le problème était plus dans la présentation de la gratuité en tant que modèle en soi, au lieu de considérer la gratuité comme élément parmi d’autres, éventuellement optionnel, de modèles économiques ?

#6 bibliobsession on 09.15.09 at 4:22 pm

@Stéphane Barbey : Le livre de Chris Anderson est disponible en téléchargement gratuitement aux USA, mais pas en France, l’éditeur a refusé ! (révélateur de l’état d’esprit d’une partie de l’édition française sur ces questions…)

#7 des pas perdus on 09.18.09 at 8:17 am

Intéressant.

Si la ligne éditoriale de Libé changeait, il y aurait peut-être plus de lecteurs…

#8 Vladimir Vodarevski on 09.19.09 at 2:49 pm

J’aime lire la presse, mais j’ai remarqué qu’il y a beaucoup d’infos gratuites sur le net, qu’il suffit de collecter. Sur mon blog, j’ai lancé l’expérience de l’éco-hebdo, un hebdomadaire gratuit.
L’internet, c’est aussi une baisse des coût pour certaines informations. Ce qui ne signifie pas qu’il n’y a plus de possibilité de faire payer le lecteur. Il faut offrir un contenu qui mérite d’être payé. Du point de vue du lecteur.
Internet est sur ce point impitoyable, mais juste, je crois. Si un contenu ne mérite pas d’être payé, ou est trop cher, les gens ne payent pas. Mais ils sont prêts à payer pour un contenu qui le mérite.
Félicitations pour votre distinction du contenu payé par l’impôt. Ce contenu est très important. Toutes les statistiques en fait.

#9 debcyri on 10.12.09 at 2:45 pm

Le “modèle gratuit” n’induit pas particulièrement une refonte complète de la chaîne de production, avec des acteurs “bénévoles” ou sous-payés.
C’est simplement un type particulier de mix-revenus : les recettes de la composante lecteurs/usagers/clients est égale à zéro … les autres types de revenus doivent être travaillés en conséquence
Au sujet de la liberté éditoriale Vs modèle économique, notons que les habitudes françaises sont un peu plus vertueuses qu’aux US ou en Italie… même si la tendance n’est pas dans le bon sens du cercle vertueux (Sarkosy/Bouygues/Dassault/Lagardère par exemple) !

#10 Ne pas entrer à reculons dans la société et l’économie numérique « Injazz Consulting's blog on 01.09.10 at 9:20 pm

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