Un livre gratuit et payant à la fois: une expérience avec Creative Commons

par Florent Latrive

Journaliste au service Economie de Libération
Auteur de Du bon usage de la piraterie (Exils, 2004 ; version poche à la Découverte mars 2007)

Ce texte est la transcription d’une intervention faite à la Société des Gens de Lettres, organisatrice d’un colloque sur la création littéraire face au numérique le 5 décembre 2006.

L’intégralité du colloque est disponible en vidéo et l’intervention suivante se trouve ici.

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Alain Absire: Florent Latrive. Juste comme ça, pour commencer, qui sont les pirates ?

Florent Latrive: Les pirates, ce sont les méchants, les copieurs, les pilleurs de culture et les affameurs d’artistes ! Si mon livre est intitulé /Du bon usage de la piraterie/, c’est bien sûr ironique, car je trouve que le mot « piraterie » est utilisé � tort et � travers et qu’il brouille tous les débats sur le droit d’auteur, et plus généralement tous les débats sur la propriété intellectuelle. Il me semble au contraire très important de rappeler l’histoire du droit d’auteur, de remettre dans leur contexte les pratiques d’échange et de copie qui ont lieu aujourd’hui notamment via l’Internet. Le mot « pirate » n’est d’aucune utilité pour avancer dans la réflexion car, � partir du moment où l’on traite quelqu’un de pirate, on le condamne a priori � l’illégalité, et l’on empêche toute tentative de redessiner les équilibres du droit en imposant une dimension morale stérile.

C’est ce qui s’est malheureusement passé avec la loi sur les droits d’auteur et les droits voisins dans la société de l’information, qui a ssuscité une forte polémique fin 2005 et début 2006 � l’Assemblée. Le mot « pirate » était largement utilisé contre les internautes et nous voil� aujourd’hui avec une loi extrêmement restrictive, et surtout inapplicable car le législateur a ignoré les pratiques massives d’échange et de copie. Or il est évidemment crucial de prendre en compte le droit des auteurs � être respectés, reconnus, � gagner de l’argent grâce � leur travail. Mais de l’autre, il y aussi le droit du public et l’intérêt général de la société � voir les ?uvres circuler le plus largement possible. Ce deuxième aspect a été ignoré et occulté, et cela a signé l’échec d’une modernisation du droit d’auteur, qui demeure pourtant indispensable. L’usage immodéré du mot « pirate » n’a pas contribué � faire émerger de solution équilibrée � la question du droit d’auteur face au numérique.

Je juge vaines les querelles théâtrales opposant les Anciens et les Modernes qui marquent trop souvent les discussions sur les évolutions du droit d’auteur. Le débat ne se pose pas en ces termes, et, dans le cas de l’écrit, c’est � la cohabitation du livre et de l’Internet qu’il faut aspirer, pas � la lutte de l’un contre l’autre. Avec /Du bon usage de la piraterie/, j’ai ainsi voulu le meilleur des deux mondes. J’ai voulu un livre car c’est un objet d’une rare puissance symbolique et c’est aussi, pour peu qu’il soit bien travaillé par un éditeur, un bel objet, et un objet pour lequel l’on peut avoir de l’affection. De plus, le circuit de l’édition classique a d’immenses vertus, ne serait-ce que le dialogue instauré entre l’auteur et l’éditeur pour améliorer l’ouvrage ou l’importance de la médiation du libraire. J’ai voulu le meilleur du livre, mais j’ai aussi voulu le meilleur de l’Internet, c’est-� -dire la possibilité d’avoir une diffusion extrêmement large, un contact direct avec les lecteurs.. Pour l’exprimer de façon plus lapidaire, j’ai aussi voulu qui un livre qui soit � la fois payant et gratuit. Payant dans sa forme classique, vendu en librairie, passant par le circuit classique de l’édition. Et disponible gratuitement en ligne.

En octobre 2004, ce souhait d’apparence paradoxale fut exhaucé. L’éditeur Exils a publié Du bon usage de la piraterie. Au même moment, le livre a été mis en ligne sur un site que j’ai conçu moi-même. Cette démarche était pour moi une évidence. Le premier des désirs, lorsqu’on écrit, est d’être lu, et de toucher le nombre le plus important possible de lecteurs sur le long terme. Un peu de modestie et de réalisme ne nuit pas :il m’apparaissait évident qu’aussi passionnant que soit mon livre, il était fort peu probable qu’il connaisse la carrière du /Da Vinci Code/, et bien plus certain qu’il allait connaître la destinée de l’immense majorité des livres commercialisés, c’est-� -dire un petit tour sur les tables de librairies, quelques articles de presse si la météo est clémente, puis une disparition au bout de trois mois, et la lente asphyxie dans l’enfer du commerce de l’édition. La mise en ligne me laissait espérer une survie � long terme de l’ouvrage.

C’était aussi une question de cohérence. Du bon usage de la piraterie critique et dénonce le dévoiement et le durcissement de la propriété intellectuelle en général et du droit d’auteur en particulier, j’y plaide pour une attitude plus ouverte vis-� -vis des nouvelles technologies, et il me semblait logique de mettre en œuvre ces principes.

Et il y avait enfin un goût de l’expérience, tout simplement. C’est une remarque plus générale, mais dans une période de mutation comme celle que l’on traverse, j’estime que les certitudes, les attitudes dogmatiques ou les crispations sont contre-productives. Profitons au contraire de ces bouleversements pour expérimenter, pratiquer par essai et erreur et s’enrichir les uns les autres de ces expériences.

C’est cette expérience d’un livre tout � la fois payant et gratuit que je voudrais détailler aujourd’hui. Ce choix, il faut le rappeler, passe tout d’abord par un accord avec l’éditeur. À partir du moment où je voulais mettre en ligne gratuitement le livre, il fallait que l’éditeur en soit d’accord, qu’une précision soit apportée dans le contrat qui me liait avec Exils afin de me ménager le droit de publier le texte sur le Net. Puis il m’a fallu concevoir un site web ad’hoc et me poser la question des règles que j’allai choisir pour la mise � disposition de ce texte . L’accès gratuit était selon moi une évidence, mais encore fallait-il répondre � d’autres questions. Etait-il possible de permettre � quiconque de republier et de vendre le texte en copiant ce qu’il trouvait sur le Net? De modifier le texte? C’est pour aider � formaliser toutes ces questions que le jeu de contrats de droit d’auteur Creative Commons me fut très utile.

Creative Commons : un contrat de droit d’auteur en kit

De façon très concrète, Creative Commons s’appuie sur le droit d’auteur et ses règles, c’est-� -dire le fait que chaque auteur puisse autoriser ou interdire l’utilisation de sa propre création. Mais l� où le droit d’auteur par défaut impose le « tous droits réservés », ce qui signifie en termes choisis que le lecteur ne peut rien faire de votre texte ou presque, Creative Commons permet de définir « certains droits réservés ». C’est une sorte de droit d’auteur en kit, que l’on peut modeler en fonction de la relation que l’on désire avec son public.

Et nul besoin de faire appel � un avocat spécialisé pour user de Creative Commons. Il suffit de se rendre sur le site web de la fondation CC, et de choisir point par point quelles sont les utilisations que l’on autorise et celles que l’on interdit. A l’écran, apparaissent de petits pictogrammes qui symbolisent les différentes clauses des licences Creative Commons. Ces clauses sont assez simples. Il y a évidemment la paternité, symbolisé en anglais par un « by », le fait qu’on va toujours attribuer � un auteur ce qu’il a fait. Un petit « = » indique le refus de toute modification sur l’œuvre en question, le souhait de refuser a priori � quelqu’un le droit de modifier l’œuvre et d’en faire une œuvre dérivée, une adaptation, etc. Le petit dollar barré signifie le refus de toute exploitation commerciale.

Ces clauses diverses peuvent s’agencer de la façon désirée par l’auteur, en quelques clics, et en répondant � des questions très simples : est-ce que vous voulez autoriser l’exploitation commerciale ? Oui, non. Voulez-vous autoriser les œuvres dérivées ? Oui, non. Et ainsi de suite. Il suffit de cocher ou non des cases et l’on obtient, in fine, un contrat type sur mesure, la licence Creative Commons telle qu’on l’a désirée et selon les usages que l’on veut concéder au public. Le site fournit aussi un logo -un double « C » avec la mention « Certains droits réservés »- � apposer sur le site web où l’oeuvre est mise � disposition. Quand un internaute clique sur ce logo, il voit s’afficher le contrat spécifique Creative Commons qui précise ce qui est autorisé et interdit. .

Dans le cas de /Du bon usage de la piraterie/, comme j’avais signé un contrat classique avec un éditeur, il était logique d’utiliser la clause non commerciale. En l’occurrence, si Exils avait accepté la mise en ligne gratuite de l’ouvrage, il voulait avoir l’exclusivité de la vente du livre physique, ce qui est assez logique. Et j’ai autorisé les œuvres dérivées et les travaux dérivés � partir du texte.

Les conséquences du choix de Creative Commons

La première conséquence de ce choix, c’est une circulation importante de l’ouvrage. Sur le site où je l’avais mis � disposition, le texte a été téléchargé � plus de 15 000 exemplaires. Et il a été repris sur d’autres sites non commerciaux, comme l’autorise la licence Creative Commons choisie, ce qui augmente d’autant le public du livre. L’ouvrage-papier lui-même a connu un sort tout � fait satisfaisant: tiré � 2 500 exemplaires, il est aujourd’hui épuisé et doit être republié en poche en mars 2007. Un éditeur italien en a aussi assuré la traduction et la vente dans la péninsule.

Le gratuit et le payant n’ont donc pas été incompatibles. Il est même probable que la mise � disposition gratuite de l’ouvrage ait aidé aux ventes en librairie, même s’il est toujours difficile d’avoir des certitudes en ce domaine. La présence permanente du livre en accès libre sur le Net a permis au texte d’exister, même lorsqu’il n’était plus présent sur les tables des librairies. Ce fut même notable lorsque l’actualité s’est emballée sur le droit d’auteur, � peu près un an après la publication.

D’un strict point de vue marketing, la date de sortie du livre avait été en effet fort mal choisie. A l’origine, l’ouvrage devait être publié au moment même où la loi Droit d’auteur et droits voisins dans la société de l’information devait être débattue � l’Assemblée nationale. Mais le gouvernement a pris du retard, et la loi a été présentée aux députés plus d’un an après la publication, lorsque le livre n’était plus visible dans les librairies et bien après les premiers retours. Mais les internautes n’avaient pas cessé de s’échanger le lien menant vers le site, d’en parler dans des forums ou sur des blogs, de le télécharger gratuitement et même de le commander en librairie. Résultat? Le livre continuait � vivoter, avec de petites ventes. Quand l’actualité s’est accélérée, avec les premières polémiques virulentes sur le droit d’auteur fin 2005, cette présence de l’ouvrage sur le Net lui a assuré une grande visibilité: dès que quelqu’un tapait, dans un moteur de recherche, les mots « propriété intellectuelle », « droit d’auteur » ou « piratage », il tombait très rapidement sur des forums qui discutaient du livre, qui renvoyaient vers le site. Et l� , les ventes sont reparties et c’est comme ça que le livre a été épuisé.

Mais l’intérêt de cette mise en ligne n’est pas seulement dans l’effet sur les ventes. Elle a tout d’abord suscité un dialogue continu avec de nombreux lecteurs, dialogue qui se poursuit aujourd’hui: beaucoup d’e-mails, beaucoup d’invitations � des rencontres, des conférences, des débats… Ensuite, grâce au choix d’une licence Creative Commons ouverte, cette mise en ligne a permis une appropriation du texte par les lecteurs eux-mêmes, appropriation que je ne voulais pas seulement symbolique. Dans une rubrique spécifique du site, que j’avais baptisée « Remixes », j’encourageais les lecteurs � se saisir du texte pour en faire des versions dérivées. Il n’y a pas eu – cela arrive parfois – de cas où quelqu’un a complété le texte ou en a écrit une version commentée. Mais j’ai reçu, en revanche, plusieurs contributions de lecteurs qui ont amélioré la forme que j’avais choisie pour la mise en ligne du texte, un simple fichier au format pdf, format assez joli, mais très brut. Pour lire l’ouvrage, il fallait imprimer les 180 ou 200 pages sur l’imprimante et il n’y avait pas de lien hypertexte. Cette forme n’était pas très adaptée au média Internet ni � la lecture sur écran, et plusieurs lecteurs se sont saisis du texte et en ont proposé des versions sous des formats pour des agendas numériques de poche, des versions plus adaptées au Web (avec liens hypertextes, sommaire où l’on peut cliquer etc…). Mais la version que je trouve la plus étonnante, c’est la version audio. L’idée a été suggérée par un blog qui s’appelle Incipitblog, tenu par quelqu’un qui, jusque-l� , proposait aux internautes de faire des lectures de nouvelles ou de textes du domaine public, et les mettait en ligne sur son site pour que tout un chacun puisse les écouter sur son ordinateur ou les transférer sur un baladeur numérique. Incipitblog a donc proposé � la communauté d’internautes qui venait sur son site de réaliser une version audio de /Du bon usage de la piraterie/. Comment a-t-il fait?Il a découpé le livre en petits morceaux et il en a appelé aux bonnes volontés en disant : « Saisissez-vous d’un micro, lisez le texte, renvoyez-moi le fichier son et je mettrai le tout en forme. » Au bout d’un an de travail, et grâce au contributions d’une quinzaine de lecteurs, une version complète audio était disponible, accessible notamment aux aveugles et malvoyants. Et c’est bien la souplesse des contrats Creative Commons qui a facilité ce projet.

Un outil pour la réforme

Je concluerai rapidement par quelques remarques sur Creative Commons, aujourd’hui utilisé par des centaines de milliers de personnes partout dans le monde pour des formes de créations très différentes, romans, films, chansons… Les scientifiques usent aussi beaucoup de Creative Commons, ce qui est logique car ils cherchent l’échange et le partage avec leurs pairs et une diffusion très large de leurs travaux.

Alain Absire posait plus tôt la question de l’intégrité de l’œuvre lors sa mise en ligne et � disposition du public. Il est évident que lorsqu’une œuvre est mise en ligne en format numérique, les internautes ont tendance � s’en saisir et � la « remixer ». L’ère du numérique est l’ère du sampling, du copier-coller et de l’emprunt, avec des résultats d’une qualité très variable, mais parfois d’une grande valeur. Le choix d’une licence particulière Creative Commons permet d’encourager ou de refuser, selon le souhait de l’auteur, ce type de pratique. Et ce choix renvoie � l’attitude que chaque créateur peut avoir par rapport � son propre travail.

Pour ne citer qu’un exemple, il est aujourd’hui très commun, en musique, de faire ce qu’on appelle des /bootlegs /ou des /mash-ups:/ des gens se saisissent de deux, trois ou plusieurs chansons, si possible de genres musicaux les plus différents possibles, et, � l’oreille, ils vont en réaliser un collage, un mélange, pour produire un nouveau morceau. Face � ces pratiques, les réactions des artistes ainsi « remixés » sont très différentes. Une chanteuse française très connue, qui fut ainsi mélangée � Nirvana, n’a absolument pas supporté cette idée et a vécu le /bootleg/ comme une violente atteinte � son intégrité artistique, ce qui est tout � fait respectable au regard du statut d’auteur. Le groupe de rock Louise Attaque, au contraire, adore cette forme de récupération, et l’encourage. Il a même donné il y a peu de temps un concert avec un DJ spécialiste du /bootleg/, où les deux se répondaient en direct et sur scène. Cette rencontre entre les auteurs et leur remixeur a eu lieu car le DJ avait repris des chansons de Louise Attaque et les avait mélangé avec d’autres musiques avant de publier le résultat sur le Net.

Précisons que Creative Commons n’est pas une réponse universelle aux mutations du droit d’auteur et de la création face au numérique et � l’Internet. Ce n’est pas un modèle général, mais c’est un outil juridique tout � fait intéressant, notamment parce qu’il est utilisé et défini dans le monde entier. La fondation américaine Creative Commons dispose aujourd’hui de relais dans plusieurs dizaines de pays, dont la France, et les contrats ont été traduits et adaptés aux différents régimes locaux de droit.

J’estime enfin que Creative Commons peut être vu comme un retour aux sources du droit d’auteur � la française. Il est une mise en œuvre de ce que le droit d’auteur fut � l’origine -un droit équilibré- et non de la parodie qu’il est devenu aujourd’hui. Les professionnels de la musique, du cinéma et même parfois de l’édition ont tendance � créer des comités antipiraterie et � exiger des gouvernements des lois plus drastiques avant même de se poser la question de leur métier, de son évolution, ou de réfléchir aux pratiques du public. Cela nous donne des procès contre les internautes qui téléchargent de la musique, des verrous technologiques sur les fichiers d’œuvres, les fameux DRM, ou encore des discours quasi militaires contre ces hordes d’indisciplinés qui peuplent les réseaux. Le tout au nom du droit d’auteur, soudain transformé en arme de guerre contre le public. Nous voici � des années-lumière de la conception originelle du droit d’auteur. En 1791, le Chapelier, rapporteur de la première loi française moderne sur le sujet, disait bien que la propriété d’un écrivain sur son œuvre était « la plus sacrée, la plus légitime, la plus inattaquable des propriétés ». Mais il ajoutait aussitôt que c’était une propriété « d’un genre tout différent des autres propriétés. Lorsqu’un auteur fait imprimer un ouvrage ou représenter une pièce, il les livre au public qui s’en empare quand ils sont bons, qui les lit, qui les apprend, qui les répète, qui s’en pénètre, et qui en fait sa propriété. » . L’oeuvre appartient � l’auteur mais aussi � la société toute entière, et cette tension féconde est la source même de sa valeur symbolique. Le droit d’auteur se doit d’épouser cette tension, et Creative Commons peut y contribuer. Pour finir, je vais citer Proudhon, que l’on présente souvent � tort comme un épouvantail � bourgeois commode. Lui aussi prônait une vision équilibrée et la prise en compte du public en matière de droit d’auteur. Pour lui, l’auteur était un échangiste. « Avec qui échange-t-il ? demandait-il, ce n’est en particulier ni avec vous, ni avec moi, ni avec personne, c’est en général avec le public. » Je me réjouis aujourd’hui d’échanger avec vous. Merci.

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